Cours de philosophie en ligne du CETAD 

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PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE  

Valentin et Ellen Davydov 

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(Les grandes chroniques de France, 1332-1350)

Semaine 5

Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte.
A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?
Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur, tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds : les troupeaux de bœufs et de brebis, et même les bêtes sauvages, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux.
Psaume 8  

LA FIN DU MOYEN-ÂGE ET LA TRANSITION VERS L’ÉPOQUE MODERNE : LA DISSOLUTION DE LA SCOLASTIQUE (XVIe)

Textes de la semaine

  Question générale de la semaine
En quoi la fin du Moyen-Âge annonce-t-elle un tournant anthropocentrique ?  

En occident

Texte 1 – Guillaume d’Occam, Quodlibeta Septem (1324-1325)

Le Quodlibeta septem retranscrit probablement des diputatio entre Occam et son adversaire Walter Chatton ayant eu lieu dans un couvent franciscain près de Londres (là où Occam donnait des cours avant de finir son temps à Oxford) entre 1322 et 1324. Elles touchent à de nombreux sujets allant de la logique à la grammaire, la métaphysique, l’épistémologie ou l’éthique. Occam en fait une révision à Avignon entre 1324 et 1325.

Si la création ou la conservation dépend réellement des choses absolues

Qu’il en est ainsi : parce que la création est une relation, mais une chose absolue n’est pas une relation ; donc, etc.

À l’opposé : si elle diffère réellement, cette chose qu’est la création est créée ; donc ou par une création qui est une autre chose, ou non ; si oui, alors il y aura régression à l’infini ; si non, pour la même raison, il faut s’arrêter à la première.

[Sur la question]

Je réponds : cette question comporte une difficulté générale au sujet de la création-action et de la création-passion, de la conservation-action et de la conservation-passion, c’est pourquoi je dis d’une manière générale que ni la création-action, ni la création-passion, ni la conservation-action, ni la conservation-passion ne désignent en dehors de l’esprit une chose autre que les choses absolues.

Ce que je prouve par une unique raison, parce que quand une proposition est vérifiée en raison de certaines choses, si trois choses ou deux suffisent pour la vérité de cette proposition, une quatrième est superflue ; mais ces deux propositions sont de cette sorte : « une pierre est créée », « une pierre est conservée », parce qu’elles sont vérifiées en raison de certaines choses, et pour vérifier cette proposition : « une pierre est créée », il suffit de Dieu, de la pierre, et du premier instant où elle a été créée, parce que ces choses étant posées, il est impossible que cette proposition ne soit pas vraie : « une pierre est créée » ; donc la création n’est rien d’autre que ces choses. De la même manière, pour vérifier cette proposition : « une pierre est conservée », il suffit de Dieu, de la pierre, et d’un quelconque instant postérieur à l’instant de la création ; donc la conservation, action ou passion, n’est rien d’autre que ces choses.

[Doute n°1]

Mais il y a ici deux doutes : le premier est au sujet de la création, car on voit qu’elle est autre chose que les choses absolues, puisque Dieu et la pierre restent, et que la création ne reste pas. Ce qui est manifeste après le premier moment de la création. Donc, etc.

En outre, si aujourd’hui du feu produit du feu, que demain Dieu annihile le feu produit, et que le troisième jour Dieu restaure le feu annihilé par une création, ce feu est créé le troisième jour, et pas auparavant par accident ; et cependant toutes les choses absolues qui ont existé le troisième jour, ont existé le premier jour par accident ; donc la création désigne quelque chose, outre les choses absolues.

[Doute n°2]

Le second doute est relatif à la conservation, car Dieu existe, et la pierre également, quand la pierre n’est pas conservée, si l’on distingue la création de la conservation. Ce qui est évident au premier instant, quand la pierre est créée. Donc la conservation est quelque chose en plus de Dieu et de la pierre.

[Sur le doute n°1]

Sur le premier point, je dis que la création de la pierre, active ou passive, ne signifie pas quelque chose de positif distinct de Dieu et de la pierre, mais emporte et signifie que la négation de la pierre précède immédiatement l’existence de la pierre, c’est-à-dire emporte que la pierre existe maintenant et qu’elle n’existait pas immédiatement avant. Et il en est ainsi à chaque fois que, sans aucun autre rapport, on dit que Dieu crée une pierre ou qu’une pierre est créée par Dieu. Et cela seulement au premier instant de la création de la pierre.

Sur le deuxième point, je dis que le feu est créé le troisième jour, et non le premier, parce qu’à un moment donné du troisième jour, il n’y avait absolument rien, puisque le feu était annihilé selon sa matière et sa forme, et qu’immédiatement ensuite, il a existé. Et c’est pourquoi il a été créé, parce que le troisième jour soudain, il n’y avait rien d’abord, et qu’ensuite il a existé. Tandis qu’au premier jour, il n’était pas créé, mais produit, parce que ce premier jour, il ne reçut pas tout son être par sa production, puisque nous avons présupposé qu’il a été objet d’une production.

Et si vous dites : nous posons que seule la forme du feu a été annihilée, et qu’ensuite, le troisième jour, elle a été restaurée par une création. Qu’alors il reste la même matière le premier jour et le troisième, et que cependant il est créé le troisième jour, et non le premier.

Je réponds : la forme du feu est créée le troisième jour, parce qu’alors elle est produite par Dieu seul, qui seul agit à l’extérieur par la création. Mais le premier jour, elle n’a pas été créée par Dieu seul, mais par le feu ; c’est pourquoi elle n’est pas créée.

D’où ce nom de « création », quand on l’utilise simplement au sujet de la pierre, de la même manière qu’on dit que la pierre ou le feu a été créé, et non produit, signifie que le feu juste avant n’existait pas, ou que le feu juste avant n’était rien, et que le feu a été produit par Dieu seul.

[Sur le doute n°2]

Sur le second doute, je dis que la conservation, active ou passive, ne désigne rien d’autre que Dieu et la pierre, mais, de même que la création de la pierre emporte, outre Dieu et la pierre, que la pierre immédiatement avant n’ait pas existé, la conservation de la pierre emporte, outre Dieu et la pierre, que la pierre existe maintenant et ait existé auparavant. Et puisque cela n’est pas vrai au premier instant de la création de la pierre, alors pour cette raison elle n’est pas conservée, mais créée.

Sur l’argument principal, je dis que, bien que « création » soit un nom relatif, il peut cependant signifier et supposer pour des choses absolues. Et c’est pourquoi, en vertu du langage, on doit concéder ces propositions : « la création-action est Dieu » et « la création-passion est la pierre ».

  Questions de la semaine
1)      Quelle est la différence entre la catégorie de « relatif » et celle d’ « absolu » ?
2)      Quelle est la différence entre la « création » et la « conservation » ?
3)      Quelle est l’utilité des concepts de « création-passion » et de « création-action » pour répondre à la question ?


Texte 2 – Maître Eckhart, Livre de la divine consolation (1318-1326)

Le Livre de la divine consolation (Benedictus I), en dytique avec l’essai L’homme noble (Benedictus II), a probablement été adressé par Maître Eckhart à Agnès de Habsbourg, reine de Hongrie. Il reprend le genre des « consolations », genre remontant à l’antiquité et dont Boèce, auteur de Consolation de la philosophie, est un des plus brillant représentant. La « consolation » a pour objet de redonner à quelqu’un le sens de la vie.

Encore une autre consolation du même genre. Aucun récipient ne peut contenir deux boissons différentes. S’il doit contenir du vin, il faut nécessairement le vider de son eau. Il faut que le récipient soit nu et vide. C’est pourquoi, si tu veux recevoir la joie divine et Dieu, il faut nécessairement que tu te vides des créatures. Saint Augustin dit : « Fais le vide afin d’être comblé. Apprends à ne pas aimer, pour apprendre à aimer. Détourne-toi afin que tu sois bien tourné. » Pour que ce soit dit en bref : tout ce qui doit accueillir et être réceptif doit nécessairement être nu et vide. Les maîtres disent : Si l’œil avait une quelconque couleur en soi quand il perçoit, il ne percevrait ni la couleur qui est en lui, ni celle qu’il n’a pas, mais l’œil voit toutes les couleurs, parce qu’en lui-même il est incolore. Parce que le mur est coloré, il reste insensible à la couleur. En fait de couleur, il ne reconnaît ni la sienne ni aucune autre : ni or, ni charbon, ni pierre précieuse. C’est justement parce qu’il est incolore que l’œil possède véritablement la couleur : il la reconnaît avec plaisir, délice et joie. Plus les puissances de l’âme sont transparentes et nues, plus elles reçoivent parfaitement et abondamment ce qu’elles accueillent ; plus elles reçoivent, plus leur joie est grande, plus elles font un avec ce qu’elles reçoivent, tant et si bien que la plus haute puissance de l’âme, qui est dépouillée de toute chose et n’a rien de commun avec quoi que ce soit, n’accueille rien de moins que Dieu lui-même dans l’immensité et la plénitude de l’être. En témoignent les maîtres, qui disent que cette union, ce flux et cette félicité ne peuvent se comparer à aucune joie, ni à aucune félicité. C’est pourquoi Notre-Seigneur dit de façon remarquable : « Bienheureux sont les pauvres en esprit. » Pauvre est celui qui n’a rien. Pauvre en esprit, cela veut dire : de même que l’œil, pauvre et vide de toute couleur, devient réceptif à toute couleur, de même celui qui est pauvre en esprit est réceptif à tout esprit. Or l’Esprit de tous les esprits, c’est Dieu. Le fruit de l’Esprit c’est l’amour, la paix et la joie. Le fait d’être nu et pauvre, de ne rien avoir et d’être vide, transforme la nature. Le vide fait monter l’eau au sommet des montagnes et opère bien d’autres merveilles dont on ne saurait parler ici.

Si tu veux donc trouver pleine consolation et plénitude de joie en Dieu, veille à être vide de toutes les créatures, de toute consolation venant des créatures. Car tout le temps que la créature te console et peut te consoler, tu ne trouveras assurément jamais de vraie consolation. Mais lorsque rien hormis Dieu ne peut te consoler, en vérité, Dieu te consolera et en même temps que lui et en lui, tout ce qui est joie. Si ce qui n’est pas Dieu te console, tu n’auras de consolation nulle part, mais si la créature ne te console pas et que tu n’y trouves pas de goût, tu trouveras la consolation ici et ailleurs. S’il était possible de vider parfaitement une coupe et de la garder vide de tout ce qui peut la remplir, même de l’air, la coupe renierait et oublierait certainement sa nature et le vide l’emporterait jusqu’au ciel. De même, être dénudé, pauvre et vide de toutes les créatures élève l’âme jusqu’à Dieu.

  Questions de la semaine
1) En quoi être pauvre signifie la même chose qu’être vide ?
2) En quoi est-ce par le vide que l’on peut s’élever ?  


En orient

Texte 1 – Grégoire de Palamas, Philocalies des pères neptiques, (XIVe)

Dans ce texte, Grégoire de Palamas démontre en quoi les chrétiens sont tous appelés à faire de leur vie une prière continuelle, peu importe leur état de vie, en cherchant à avoir toujours Dieu présent devant leur intelligence.

Qu’on n’aille pas penser, frères chrétiens, que seuls les prêtres et les moines ont le devoir de prier continuellement, et non les laïcs. Non, non. Tous les chrétiens ont en commun le devoir de se trouver toujours en prière.

Le Patriarche de Constantinople Philothée écrit dans la Vie de saint Grégoire de Thessalonique, que celui-ci avait un ami bien-aimé nommé Job, un homme très simple, très vertueux. Un jour que le saint était en conversation avec lui, il lui parla de la prière, il lui dit que tout chrétien devait simplement toujours s’efforcer de prier, et prier continuellement, comme l’ordonne l’apôtre Paul à tous : « Priez continuellement » et comme le dit le prophète David, bien qu’il fût roi et eût tous les soucis de son royaume : « J’ai toujours le Seigneur devant moi », c’est-à-dire : par la prière, dans mon intelligence, je vois toujours le Seigneur devant moi. De même, Grégoire le Théologien enseigne à tous les chrétiens qu’il nous faut, dans la prière, nous souvenir du nom de Dieu plus souvent que nous prenons notre respiration.
Voyez-vous, frères, que tous les chrétiens, du plus petit jusqu’au plus grand, ont tous en commun le devoir de prier continuellement, de dire la prière intellectuelle « Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi », et d’accoutumer leur intelligence et leur cœur à la dire toujours ? Considérez-vous combien cette prière plaît à Dieu et quel avantage elle nous donne, dès lors que, dans son extrême miséricorde, il a envoyé un ange céleste pour nous le révéler, pour que nous n’ayons plus là-dessus aucun doute ?

Car cette prière intellectuelle est la vraie prière, la prière parfaite. Elle emplit l’âme de grâce divine et de charismes de l’Esprit, comme le parfum dont l’odeur, dans le vase, est d’autant plus forte que tu l’y as enfermé. Ainsi de la prière. Plus tu l’enfermes dans ton cœur, plus elle comble le cœur de grâce divine. Bienheureux ceux qui s’adonnent à cette œuvre céleste. Car par elle ils surmontent toutes les tentations des démons malins, comme David a vaincu l’orgueilleux Goliath; par elle ils éteignent les désirs désordonnés de la chair, comme les trois enfants ont éteint la flamme de la fournaise; par elle ils apaisent les passions, comme Daniel calma les lions sauvages; par elle ils font descendre la rosée du Saint-Esprit dans les cœurs, comme Élie fit descendre la pluie sur le Carmel. C’est cette prière intellectuelle qui monte jusqu’au trône de Dieu, et est gardée dans des coupes d’or, d’où s’élève son parfum vers le Seigneur, comme dit Jean le Théologien dans l’Apocalypse : « Les vingt-quatre vieillards se prosternèrent devant l’Agneau avec leurs cithares et des coupes d’or pleines de parfum, qui sont les prières des saints. » Cette prière intellectuelle est une lumière qui éclaire toujours l’âme de l’homme et allume son cœur aux flammes de l’amour de Dieu. Elle est une chaîne qui joint et unit Dieu et l’homme.

Ô la grâce incomparable de la prière intellectuelle ! Elle donne à l’homme d’être toujours en dialogue avec Dieu. Ô chose vraiment merveilleuse ! Tu es avec les hommes par le corps, et tu es avec Dieu par l’intelligence. Les anges n’ont pas de voix matérielle. Mais ils ne cessent de glorifier Dieu avec leur intelligence. C’est leur œuvre. Et ils y consacrent toute leur vie. Donc toi aussi, frère, quand tu entres dans ta chambre et fermes la porte, c’est-à-dire quand ton intelligence ne se disperse pas ici et là, mais quand elle entre dans ton cœur, quand tes sens demeurent fermés et ne s’attachent pas aux choses de ce monde, quand ainsi tu pries toujours avec ton intelligence, tu es pareil aux saints anges, et ton père qui voit la prière cachée que tu lui offres dans le secret de ton cœur, te donnera en récompense de grands charismes spirituels. Mais que veux-tu d’autre et davantage qu’être toujours uni à Dieu par l’intelligence, comme nous avons dit, et continuellement t’entretenir avec lui, sans lequel, ni ici ni dans l’autre vie, nul homme jamais ne pourra être bienheureux ?

Donc, frère, qui que tu sois, quand tu prendras dans tes mains ce livre et le liras pour le bien de ton âme, je te prie, souviens-toi d’invoquer Dieu, de dire « Kyrie eleison » pour l’âme pécheresse de celui qui s’est donné la peine de composer ce livre et de celui qui l’a publié. Ils ont grand besoin de ta prière, pour que la pitié divine vienne sur leurs âmes comme sur la tienne. Ainsi soit-il !

  Questions de la semaine
1) En quoi la prière du cœur est-elle un prière « de l’intelligence » ?
2) En quoi cette prière est-elle « parfaite » ?