Cours de philosophie en ligne du CETAD 

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PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE  

Valentin et Ellen Davydov 

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(Les grandes chroniques de France, 1332-1350)

Semaine 4

Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte.
A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?
Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur, tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds : les troupeaux de bœufs et de brebis, et même les bêtes sauvages, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux.
Psaume 8  

La philosophie du Moyen-Âge tardif : le tournant de la scolastique (XIIIe)

Textes de la semaine

  Question générale de la semaine
La théologie est-elle une science ?  

En occident

Texte 1 – Bonaventure, Itinéraire de l’âme à Dieu, VII (1259)

L’itinéraire de l’âme à Dieu est un traité spirituel composé par Bonaventure, frère franciscain, en 1259, après l’expérience d’une extase mystique sur le mont Averne (lieu même où François d’Assise reçût les stigmates quelques trente ans auparavant). Sur sept chapitres correspondant aux sept jours de la création, Bonaventure reprend les différentes étapes d’élévation vers Dieu, jusqu’à celle de l’extase mystique.

Nous avons parcouru les six considérations précédentes comme autant de degrés qui nous conduisent au trône du vrai Salomon et nous font arriver à la paix, où, comme au milieu d’une Jérusalem toute intérieure, l’homme pacifique goûte dans le calme de son âme les douceurs du repos. Nous avons fixé nos regards sur les six ailes du séraphin, à l’aide desquelles l’âme du vrai contemplatif, éclairée des splendeurs de la divine sagesse, peut s’élever au-dessus de ce inonde ; nous avons suivi successivement les six premiers jours de la création, pendant lesquels notre âme s’est livrée à un pieux exercice afin d’arriver au septième, où il lui sera permis de se reposer. Notre esprit a contemplé Dieu hors de lui-même par les traces de sa puissance et par les vestiges de sa présence en ses créatures ; au-dedans de nous par son image et en son image ; au-dessus de nous par la ressemblance de sa divine lumière qui nous éclaire, et en cette lumière elle-même autant qu’il est possible à la condition de notre vie et à la puissance de notre âme. Enfin, au sixième degré nous sommes arrivés à considérer dans le principe premier et souverain, dans Jésus – Christ, médiateur entre Dieu et les hommes, des merveilles qui surpassent la pénétration de l’intelligence humaine. Il nous reste donc à passer et à nous élever dans la contemplation de ces choses, non-seulement au-dessus de ce monde sensible, mais encore au-dessus de nous-mêmes. Pour arriver là, Jésus-Christ est la voie et la porte, l’échelle et le char ; il est comme le propitiatoire placé sur l’arche de Dieu, et le mystère caché aux peuples anciens, Celui donc qui tourne entièrement ses regards vers ce propitiatoire sacré ; celui qui contemple par la foi, l’espérance, la charité, la dévotion, l’admiration, l’allégresse, un hommage suprême, la louange et la jubilation, le Seigneur crucifié ; celui-là, dis-je, fait la Pâque avec lui. Aidé de la verge de la croix, il passe la mer Rouge et s’avance de l’Egypte dans le désert. Là il goûte une manne cachée, il se repose avec Jésus-Christ dans le tombeau ; il est comme mort aux choses extérieures ; il éprouve en lui-même autant qu’il est possible en cette vie la vérité de cette parole adressée par Jésus au larron : Vous serez aujourd’hui avec moi dans le paradis.

C’est là le bonheur dont fut comblé le bienheureux François lorsque, dans les ravissements de sa contemplation, sur la montagne où j’ai conçu en mon esprit le présent ouvrage, un séraphin lui apparut portant six ailes et attaché à une croix, selon que nous l’avons appris en ce lieu d’un de ses compagnons qui était alors avec lui. Il passa en Dieu par le transport de sa contemplation, et il devint un modèle du contemplatif parfait, comme il l’avait été auparavant de l’homme voué à la vie active. Comme un autre Jacob il fut changé en Israël, Dieu voulant ainsi inviter, plus par son exemple que par sa parole, les hommes vraiment spirituels à tenter un pareil passage, à s’avancer vers de tels ravissements.

Or, ce passage, s’il est parfait, doit laisser derrière lui toutes les opérations de l’intelligence, transporter en Dieu et transformer en lui sans réserve toute l’affection de la volonté. Mais c’est là une faveur mystérieuse et secrète que nul ne connaît si ce n’est celui qui la reçoit, que nul ne reçoit s’il ne la désire, et qu’on ne saurait désirer sans être embrasé jusqu’en ses profondeurs par le feu de l’Esprit-Saint que Jésus-Christ a envoyé à la terre. Voilà pourquoi l’Apôtre nous dit que cette sagesse mystérieuse a été révélée par l’Esprit-Saint. Puis donc que la nature ne peut rien et la science que peu de chose pour conduire là, il faut peu donner aux recherches et beaucoup à l’onction, peu à la langue et beaucoup à la joie intérieure, peu à la parole, à l’écriture et tout au don de Dieu, à l’Esprit-Saint, peu ou rien à la créature, mais tout à la substance créatrice, au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et s’écrier avec saint Denis : « Trinité au-dessus de toute essence et divine par excellente, auteur souverainement bon de la sagesse chrétienne, dirigez-nous vers les hauteurs inconnues , lumineuses et sublimes de vos enseignements mystiques , où les mystères nouveaux , absolus , permanents et immuables de la théologie se découvrent dans les ténèbres resplendissantes d’un silence qui enseigne des choses inconnues , dans des ténèbres dont l’obscurité profonde surpasse en éclat ce qu’il y a de plus lumineux , éclaire de toute sa lumière et remplit des splendeurs des bienheureux les intelligences qu’elle ravit à la terre. »

Ces paroles s’adressent à Dieu. Disons maintenant avec le même saint à l’ami pour qui ces choses sont écrites : « Pour vous, ô mon bien-aimé, affermissez-vous dans la voie des contemplations mystiques, et pour cela laissez de côté vos sens et les opérations intellectuelles, les choses sensibles et les choses invisibles, ce qui est comme ce qui n’est pas, et élevez-vous autant que vous le pourrez à ce Dieu que vous ne connaissez pas et qui est au-dessus de toute essence et de toute science. C’est en vous séparant et vous délivrant de toutes choses, en dérobant entièrement et sans réserve votre âme à vous-même et à tout le reste, que vous monterez vers le rayon suressentiel des divines ténèbres. »

Maintenant, si vous me demandez comment tout cela se fait, je vous répondrai : Interrogez la grâce et non la science, le désir et non l’intelligence, les gémissements de la prière et non l’étude des livres, l’Epoux et non le maître, Dieu et non l’homme, l’obscurité et non la clarté ; non la lumière qui brille, mais le feu qui embrase tout de ses ardeurs et transporte en Dieu par une onction ravissante et par une affection dévorante. Ce feu c’est Dieu même, et le foyer où il se fait sentir est la sainte Jérusalem. C’est Jésus-Christ qui l’allume par l’ardeur de sa Passion brûlante, et celui-là seul en ressent les atteintes, qui s’écrie : « Mon âme a désiré s’élever et mes ossements ont demandé la mort. » Celui qui désire une telle mort peut voir Dieu, car il a été dit avec vérité : « L’homme ne me verra pas sans mourir. » Mourons donc et entrons dans les ténèbres ; imposons silence aux sollicitudes, aux concupiscences, aux vains fantômes de la terre, et passons avec Jésus crucifié de ce monde à notre Père, afin qu’après l’avoir vu , nous disions avec Philippe : Cela nous suffit, afin que nous entendions avec saint Paul : Ayant ma grâce, c’est assez, afin qu’avec David nous soyons dans la joie et que nous nous écriions : « Ma chair et mon cœur ont été dans la défaillance. O Dieu ! vous êtes le Dieu de mon cœur et mon partage pour l’éternité. Que le Seigneur soit béni éternellement et que tout son peuple dise : Qu’il en soit ainsi ! Amen. Amen ! »

  Questions de la semaine
1) Quel rôle a le Christ dans l’élévation de l’âme ?
2) Quel est celui de l’Esprit Saint ?  

Texte 2 – Thomas d’Aquin, Somme théologique, Q.83, art. 1 (XIIIe)

La Somme théologique est un traité philosophique et théologique fondamental de Thomas d’Aquin. Commencée en 1265, elle n’était pas achevée à la mort de l’auteur (1274). Selon son projet initial, Thomas d’Aquin avait l’intention de ne compiler qu’un « guide pour les débutants », qui concentrerait en un seul volume la présentation et l’examen de toutes les principales doctrines théologiques de son temps. En réalité, le théologien a compilé un recueil fondamental de pratiquement tous les problèmes de la théologie chrétienne en Occident, qu’il a soumis à une analyse scolastique méticuleuse.

            Objection N°1. Il semble que l’homme n’ait pas le libre arbitre. Car quiconque a le libre arbitre fait ce qu’il veut. Or, l’homme ne fait pas ce qu’il veut. Car l’Apôtre dit (Rom., 7, 19) : Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais. Donc l’homme n’a pas le libre arbitre.

Réponse à l’objection N°1 : Comme nous l’avons dit (quest. 81, art. 3, réponse N°2), l’appétit sensitif, bien qu’il obéisse à la raison, peut cependant la contrarier sous un aspect en convoitant une chose opposée à ce que la raison commande. Il y a donc un bien que l’homme ne fait pas quand il le veut, c’est celui qui consiste à ne rien désirer de contraire à la raison, d’après l’explication que donne saint Augustin lui-même (Cont. Jul., liv. 3, chap. 26).

Objection N°2. A quiconque a le libre arbitre il appartient de vouloir et de ne pas vouloir, d’agir et de ne pas agir. Or, le pouvoir n’appartient pas à l’homme. Car saint Paul dit (Rom., 9, 16) : Il ne vous appartient ni de vouloir, ni de courir. Donc l’homme n’a pas le libre arbitre.

Réponse à l’objection N°2 : Cette parole de l’Apôtre ne signifie pas que l’homme ne veuille pas et qu’il ne coure pas par l’effet de son libre arbitre, mais que le libre arbitre seul ne suffit pas pour produire ces actes, s’il n’est mû et aidé par Dieu.

Objection N°3. L’être libre est celui qui s’appartient et qui est cause de ses déterminations, comme le dit Aristote (Met., liv. 1, chap. 2). Ce qui est mû par un autre n’est donc pas libre. Or, Dieu meut la volonté. Car il est dit (Prov., 21, 1) : Le cœur du roi est dans la main de Dieu et il le tourne comme il veut. Et saint Paul ajoute (Phil., 2, 13) : C’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire. Donc l’homme n’a pas de libre arbitre.

Réponse à l’objection N°3 : Le libre arbitre est cause de son mouvement, parce que c’est par lui que l’homme se meut pour agir. Cependant il n’est pas essentiel à la liberté que l’être libre soit sa propre cause, comme il n’est pas nécessaire pour qu’une chose soit cause d’une autre, qu’elle soit sa cause première. Ainsi Dieu est la cause première qui meut toutes les causes naturelles et volontaires. Et comme en mettant en mouvement les causes naturelles il n’empêche pas que leurs actes ne soient naturels, de même en agissant sur les causes volontaires il n’empêche pas leurs actions d’être volontaires, mais il leur donne plutôt ce caractère, car il agit en chaque être d’une manière conforme à ce qui lui est propre (C’est ce qui concilie la liberté de l’homme avec tous les attributs de Dieu.).

Objection N°4. Quiconque a le libre arbitre est maître de ses actes. Or, l’homme n’est pas maître de ses actes. Car, comme le dit Jérémie (Jér., 10, 23) : Ce n’est pas à l’homme à choisir sa voie, et ce n’est pas à lui à diriger ses pas. Donc l’homme n’a pas de libre arbitre.

Réponse à l’objection N°4 : Quand on dit que l’homme n’est pas maître de choisir la voie dans laquelle il marche, cela signifie qu’il n’est pas libre de mettre à exécution ce qu’il choisit, parce qu’il peut trouver des obstacles à ses désirs, malgré sa volonté. Mais nous sommes maîtres de fixer nos choix, en supposant toutefois que Dieu vienne à notre secours.

Objection N°5. Aristote dit (Eth., liv. 3, chap. 5) : Suivant ce qu’est un être, telle lui paraît sa fin. Or, il n’est pas en notre pouvoir d’être de telle ou telle manière, mais c’est à la nature que nous devons ce que nous sommes. Il nous est donc naturel de suivre une fin, et par conséquent ce n’est pas le fait du libre arbitre.

Réponse à l’objection N°5 : Il y a dans l’homme deux sortes de qualité, l’une naturelle et l’autre acquise. La qualité naturelle peut se rapporter soit à la partie intellectuelle de l’âme, soit au corps et aux vertus qui lui sont annexées. De ce que l’homme jouit du côté de l’intellect d’une certaine qualité naturelle il s’en suit qu’il appète naturellement sa fin dernière, c’est-à-dire la béatitude. Cet appétit est naturel et il n’est pas conséquemment soumis au libre arbitre, comme nous l’avons dit (quest. préc., art. 2). Du côté du corps et des puissances qui s’y rattachent, un homme peut aussi avoir certaine qualité naturelle, jouir ainsi de telle ou de telle complexion, de telle ou telle disposition d’après l’impulsion des causes matérielles qui ne peuvent affecter la partie intellectuelle parce qu’elle n’est pas un acte du corps. Ainsi l’homme s’attache à telle ou telle fin suivant ce qu’il est d’après ses qualités corporelles, parce que ce sont ses dispositions qui le portent à choisir une chose et à repousser l’autre. Mais ces penchants sont soumis au jugement de la raison qui a tout pouvoir sur l’appétit inférieur, comme nous l’avons dit (quest. 71, art. 3). C’est ce qui fait qu’ils ne sont point un obstacle au libre arbitre. Les qualités acquises sont les habitudes et les passions qui portent quelqu’un vers une chose plutôt que vers une autre. Ces inclinations sont cependant soumises aussi au jugement de la raison. Elle les domine dans le sens qu’il est en notre pouvoir de les acquérir, soit en les produisant nous-mêmes, soit en nous disposant à les recevoir, et qu’il ne dépend que de nous de les repousser. Il n’y a donc là rien qui répugne à la liberté.

Mais c’est le contraire. Car il est dit dans l’Ecclésiaste (15, 14) : Dieu a établi l’homme dès le commencement et l’a placé dans la main de son conseil, c’est-à-dire, explique la glose, dans son libre arbitre.

Conclusion Puisque l’homme est raisonnable il a nécessairement le libre arbitre. II faut répondre que l’homme a le libre arbitre, parce qu’autrement les conseils, les exhortations, les préceptes, les défenses, les récompenses et les peines seraient inutiles. Pour s’en convaincre jusqu’à l’évidence il faut remarquer qu’il y a des êtres qui agissent sans jugement, c’est ainsi que la pierre se précipite en bas. Il en est de même de tous les êtres sans connaissance. Il y en a qui agissent avec jugement, mais non avec liberté ; tels sont les animaux. Car la brebis qui voit le loup juge qu’elle doit le fuir, mais ce jugement est purement instinctif ou naturel, il n’est pas libre, parce qu’elle ne juge pas d’après la comparaison des objets, et il en est ainsi du jugement de toutes les bêtes brutes. Mais l’homme agit avec jugement parce que c’est d’après sa connaissance qu’il juge qu’il doit fuir ou rechercher une chose. Et comme son jugement n’est pas instinctif quand il s’agit de faire quelque action particulière, mais qu’il résulte du travail logique de la raison, il s’ensuit qu’il agit avec liberté et qu’il peut se décider entre des objets opposés. Car à l’égard des choses contingentes la raison peut choisir entre les contraires (C’est ce qui prouve que s’il y a des motifs déterminants, il n’y a pas de motifs nécessitants. Cette objection, sur laquelle les philosophes ont tant appuyé, est par là même détruite.), comme on le voit dans les syllogismes dialectiques et dans l’art de la persuasion que la rhétorique enseigne. Or, les actions particulières sont des choses contingentes, et c’est pour cela que la raison peut porter sur elles des jugements divers et qu’elle n’est pas par conséquent nécessitée à se prononcer d’une manière déterminée. Donc par cela seul que l’homme est raisonnable il est nécessaire qu’il soit libre.

  Questions de la semaine
1) Qu’est-ce qu’un homme libre ?
2) D’où provient la liberté de l’homme ?  

En orient

Texte 1 – Nil Cabasilas, Contre les latins sur la procession du Saint Esprit (XIIIe)

Dans son traité Contre les latins sur la procession du Saint Esprit, Cabasilas présente une réfutation des arguments de la scolastique Thomiste sur le problème du « filioque ». On y comprend la position de l’Église grecque à ce sujet.

            En outre, lorsque des théologiens expliquent des paroles théolo­giques, il est juste d’avoir confiance non en d’autres personnes mais plu­tôt en ceux-ci. Ainsi, lorsque nous examinons des problèmes de géomé­trie, nous ne pouvons pas croire d’autres personnes comme supérieures aux géomètres. Alors pour expliquer les sentences théologiques il n’y a rien de plus valable que les propos du bienheureux Damascène qui a lu ce qui a été dit et l’a développé avec clarté, afin que personne, même parmi ses ennemis les plus acharnés, n’ose attaquer ses paroles. Que dit- il donc au sujet de l’émission de l’Esprit ? « L’Esprit Saint, nous le disons : et issu du Père, et Esprit du Père ; nous ne disons pas l’Esprit issu du Fils mais nous l’appelons Esprit du Fils. » Et de nouveau : « L’Esprit est appelé du Fils, mais II ne tire pas son existence de Lui. » Il est donc évident que ce bienheureux a accepté les sentences théolo­giques déjà mentionnées. Et de plus, nous l’avons vu avouer qu’il ne parlait pas par lui-même mais qu’il connaissait de telles choses en sui­vant les théologiens anciens.

Puisque cela est clair, s’ils se moquent du bienheureux comme s’il était ignorant, qu’ils sachent qu’ils ne peuvent tromper personne. Car on a déjà montré qu’un concile œcuménique est parvenu à le reconnaître ; et il est un docteur commun de l’Eglise ; et les plus distingués des Latins apparaissent honorer ses écrits. Thomas et ses ouvrages en témoigneront.[1] [Objection:] Mais s’ils reçoivent l’alliance des conditions additionnelles et disent de nouveau ces choses habituelles que le bienheureux Damascène aussi est avec nous en cela ; car l’Esprit n’est pas issu du Fils et ne tire pas non plus l’existence de Lui comme d’un principe pre­mier. [Solution:] Tout d’abord ceux qui disent cela, risquent plutôt d’avoir besoin de coups que de preuves, puisqu’ils se sont ainsi manifestement armés contre la vérité. Ensuite, qu’ils sachent que de telles choses constituent une aide faible, trompeuse et obscure, qu’on pourrait appeler fragile comme le bois de la figue ; non seulement parce que par ici les blasphèmes arrivent. Car – comme il a été montré plus haut – si cette explication est saine, il s’ensuit que le Christ ne s’appelle pas Dieu, ni bon, ni créateur, ni rien de tout ce que Lui convient. Mais (il s’ensuit) aussi que les Latins se brisent contre eux-mêmes et se révoltent contre leurs propres docteurs. Car Thomas, le premier de leur théologie – bien que, en ce qui concerne les explications, il soit assez abusif-, lorsqu’il se souvient du passage du Damascène affirmant que l’Esprit n’est pas issu du Fils, n’a même pas osé regarder en face, mais a compris cette senten­ce comme hostile à son opinion. D’une part il a laissé le passage libre aux calomnies, puisqu’il a jugé vulgaire de troubler ce qui est manifeste et a créé des conditions additionnelles que ni l’habitude commune de la langue ni le père de la parole ne connaissent. D’autre part il a exprimé toute sa colère contre l’orateur de la vérité, bien qu’il dise que sur d’autres points il admire l’homme et le considère comme quelqu’un d’important.

Celui-ci, dans le chapitre sur la Puissance, lorsqu’il parle de la procession du Saint-Esprit, dit : « C’était la position de Nestorius que l’Esprit Saint n’est pas issu du Fils. Alors que dans un symbole des Nestoriens, condamné au premier concile d’Ephèse, il est dit ainsi : « L’Esprit Saint, nous ne pensons pas qu’il soit Fils ni qu’il reçoive l’essence par le Fils.» Et de nouveau : « Or Théodoret, dans une lettre à Jean d’Antioche, parle ainsi : « L’Esprit Saint ni n’est du Fils ni ne pos­sède son hypostase ou son existence par le moyen du Fils, mais d’une part il procède du Père et d’autre part il est dit Esprit du Fils, parce qu’il lui est consubstantiel »». Et de nouveau : « Cette sentence de Théodoret, plus tard Damascène l’a suivie. Ce dogme de Théodoret a été rejeté aussi au cinquième concile. Alors sur ce point la sentence de Damascène n’est pas certaine. » Et de nouveau le même auteur, dans une autre partie sous le titre : « La Personne qui s’appelle Saint-Esprit procè­de-t-elle du Père et du Fils ? » : « Ce sont les nestoriens qui ont d’abord donné cours à cette erreur que le Saint-Esprit ne procède pas du Fils. On en a la preuve dans un symbole nestorien condamné au Concile l’Ephèse. Le nestorien Théodoret embrassa cette erreur, et bien d’autres après lui, au nombre desquels se trouve aussi Jean Damascène : sur ce point donc, il ne faut pas suivre sa doctrine. Certains disent pourtant que si le Damascène ne confesse pas que le Saint-Esprit procède du Fils, il ne le nie pas non plus, à prendre ses paroles dans leur sens propre. »

La façon dont Thomas a compris la parole du Damascène est donc évidente et nous avons clairement montré qu’il croyait celle-ci comme une flèche contre son opinion. Et de plus, il a rejeté l’hypothèse de la cause première et du premier principe comme simple, vulgaire et querel­leuse, et après avoir montré que cela ne convient aucunement au contex­te, il apparaît être en difficulté et il ajoute : « Certains disent pourtant que si le Damascène… » Quant à ces paroles, elles gardent les mêmes dis­tances par le fait de croire que l’Esprit est issu du Fils et qu’il n’est pas issu du Fils. Et certes Thomas, dans le chapitre sur le Saint-Esprit, montre que la provenance du Fils est différente de celle de l’Esprit par rapport au principe ; parce que la première provenance est issue du Père seul, alors que la provenance de l’Esprit est issue du Père et du Fils. Et cela le bienheureux Jean dit qu’il l’ignore, puisque dans le même cha­pitre sur la Trinité, il parle ainsi : « qu’il existe une différence entre l’engendrement et la procession, nous l’avons appris ; mais quel est le mode de la différence, nous ne le savons aucunement. » Alors il est insupportable et déshonorant pour les choses théologiques de faire des hypothèses là où lui [le Damascène] confesse clairement avec les autres (Pères) qu’il ne sait même pas.

En outre, le bienheureux Jean est exempt de ces explications cap­tieuses à tel point que dans le même chapitre il affirme non seulement que « nous ne disons pas l’Esprit issu du Fils », mais également le contraire ; il affirme que « nous ne disons pas le Fils issu de l’Esprit. » Alors si, dans ce cas-là il n’y a nulle part une place pour la cause premiè­re et la cause principielle ni pour ceux qui disent des sottises pareilles, alors comment peut-on les justifier dans l’autre cas ? Et si cela existe dans ce dernier cas, pourquoi cela n’existerait-il pas dans le premier ? Quelle cause le théologien rejette-t-il ? Et quelle cause accepte-t-il ? Et comment le Fils est-il issu de l’Esprit et comment il n’en est pas issu ? Qu’ils n’osent rien d’intolérable !

  Questions de la semaine
1) Pourquoi Nil Cabasilas choisit de s’appuyer sur Saint Jean Damascène ?
2) Pourquoi les latins se trahissent eux-mêmes ?  

[1] Cabasilas s’intéresse à l’ouvrage De potentia, X, 4 : http://docteurangelique.free.fr/bibliotheque/questionsdisputees/questionsdiputeessurlapuissancedieu.htm.