Cours de philosophie en ligne du CETAD 

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PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE  

Valentin et Ellen Davydov 

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(Les grandes chroniques de France, 1332-1350)

Semaine 3

Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte.
A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?
Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur, tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds : les troupeaux de bœufs et de brebis, et même les bêtes sauvages, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux.
Psaume 8  

La philosophie du Moyen-Âge central : le développement de la philosophie (XIe – XIIe)

Textes de la semaine

  Question générale de la semaine
Quels sont les indices d’une fracture de plus en plus grande entre l’occident et l’orient ?  

En occident

Texte 1 – Anselme de Cantorbéry, Proslogion – Sur l’existence de Dieu (1178).

À une époque où l’occident se dispute avec les juifs, les arabes, et byzance, Anselme publie le Monologion (1176) où il cherche, par la raison, à prouver l’existence de Dieu. Mais il en demeure insatisfait. Quelques années plus tard, il publie le Proslogion, où il va prouver à nouveau l’existence de Dieu, cette fois grâce à un argument auto-suffisant

Ainsi donc, Seigneur, toi qui donnes l’intelligence à la foi, accorde-moi de comprendre, autant que tu le trouves bon, que tu es, comme nous le croyons, et que tu es tel que nous le croyons. Or, nous croyons que tu es quelque chose dont on ne peut rien concevoir de plus grand. Est-ce qu’une nature pareille n’existe pas, parce que l’insensé a dit dans son cœur : Dieu n’est pas (Ps., XIII, 1) ? Mais certainement ce même insensé, lorsqu’il entend ce que je dis « quelque chose dont on ne peut concevoir de plus grand », comprend ce qu’il entend, et ce qu’il comprend est dans son intelligence, même s’il ne comprend pas que cela existe. En effet, avoir une chose dans la pensée n’est pas la même chose que comprendre que cette chose existe. Ainsi, lorsque le peintre réfléchit au tableau qu’il va faire, il l’a dans sa pensée ; mais ne pense pas encore qu’il existe, parce qu’il ne l’a pas encore fait. Mais lorsqu’il l’a déjà peint, il l’a dans l’intelligence et comprend aussi que ce qu’il a fait existe. Or donc, l’insensé lui-même doit convenir qu’il y a dans l’intelligence quelque chose dont on ne peut rien concevoir de plus grand, parce que lorsqu’il entend cette expression, il la comprend, et tout ce que l’on comprend est dans l’intelligence. Et certainement ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand ne peut être dans l’intellect seul. En effet, s’il n’était que dans l’intelligence, on aurait pu penser qu’il soit aussi en réalité : ce qui est plus. Or donc, si l’être dont on ne peut concevoir de plus grand est dans l’intelligence seule, cette même entité, dont on ne peut rien concevoir de plus grand, est quelque chose dont on peut concevoir quelque chose de plus grand : mais certainement, ceci est impossible. Par conséquent, il n’y a aucun doute que quelque chose dont on ne peut rien concevoir de plus grand existe et dans l’intelligence et dans la réalité.

Et il est si véritablement que l’on ne peut même pas penser qu’il n’est pas. En effet, on peut concevoir quelque chose qu’on ne saurait concevoir comme non existant, ce qui est plus grand que ce que l’on peut concevoir comme non existant. Ainsi donc, si ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand peut être conçu comme n’existant pas, ce même être dont on ne peut rien concevoir de plus grand n’est pas cet être dont on ne peut pas concevoir de plus grand : ce qui est contradictoire. Ainsi donc, cet être dont on ne peut pas concevoir de plus grand est d’une manière tellement véritable que l’on ne peut pas penser qu’il n’est pas. Et cet être, c’est toi, Seigneur notre Dieu, tu es donc d’une manière tellement vraie, ô Seigneur mon Dieu, que tu ne peux pas être pensé ne pas être, et pour cause. En effet, si un esprit quelconque pouvait concevoir quelque chose de meilleur que toi, la créature s’élèverait au-dessus du Créateur et jugerait son Créateur : ce qui est parfaitement absurde. D’ailleurs, tout ce qui est autre que toi seul peut être pensé ne pas être. Toi seul, par conséquent, possèdes l’être de la manière la plus vraie et par là même la plus haute de tout ; car tout ce qui n’est pas toi n’est pas d’une manière aussi vraie, et par là même à un être moindre. Pourquoi donc l’insensé a-t-il dit dans son cœur : « Dieu n’est pas », lorsqu’il est si clair pour un esprit rationnel que tu existes plus que tous les autres ? Pourquoi, sinon parce qu’il est stupide et insensé ?

Mais comment l’insensé a-t-il dit dans son cœur ce qu’il n’a pu penser ? ou comment n’a-t-il pas pu penser ce qu’il a dit dans son cœur ? puisque c’est la même chose, dire dans son cœur et penser. Or, si véritablement, et même, puisque véritablement, il l’a pensé, car il l’a dit dans son cœur et, en même temps, ne l’a pas dit dans son cœur, parce qu’il n’a pas pu le penser ; ce n’est donc pas d’une seule manière que quelque chose est dit dans le cœur, ou est pensé. En effet, ce n’est pas de la même manière que l’on pense une chose, lorsque l’on pense le mot qui la signifie, et lorsque l’on comprend l’essence même de la chose. Or, de la première manière on peut penser que Dieu n’est pas, mais nullement de la seconde. Ainsi, personne, comprenant ce qu’est Dieu, ne peut penser que Dieu n’est pas, bien qu’il puisse dire ces mots dans son cœur, soit sans aucune signification, soit en leur donnant quelque signification étrangère. En effet, Dieu est celui dont on ne peut rien concevoir de plus grand. Celui qui comprend bien ceci comprend parfaitement qu’il est d’une manière telle que l’on ne peut même pas penser qu’il ne soit pas. Par conséquent, celui qui comprend que Dieu est d’une telle manière ne peut pas penser qu’il n’est pas. Grâces te soient rendues, Seigneur ! Car ce que j’ai cru jusqu’ici par ton don, maintenant je le comprends par ta lumière de telle façon que, même si je ne voulais pas croire que tu existes, je n’aurais pas pu ne pas le comprendre.

  Questions de la semaine
1) Prémisse 1 : Dieu est tel qu’on ne peut rien penser de plus grand ; P2 : ce qui est tel que rien ne peut être pensé de plus grand ne peut être contenu dans l’intellect ; P3 : si c’est dans l’intellect, il n’est pas possible que cela ne se trouve pas aussi dans la réalité ; CCl : il existe dans l’intellect et dans la réalité quelque chose de tel qu’on ne peut rien penser de plus grand : cet argument est-il convainquant ? 
2) Quel est le rôle de la figure de l’insensée dans l’argumentation d’Anselme ?  


Texte 2 – Pierre Abélard, Apologie – Profession de foi (1141).

Suite à la publication de son ouvrage de théologie Theologia sumi boni, Abélard se trouve condamné pour hérésie lors du septième Concile de Soisson en 1121. Le texte suivant est une de ses dernières tentations, sous la forme d’une lettre adressée à Héloïse, abbesse du Paraclet pour défendre sa bonne foi.

Je confesse que le Fils et l’Esprit Saint viennent du Père selon un mode tel que leur substance, leur volonté et leur puissance soient totalement identiques ; ayant même substance, c’est‑à‑dire même essence, il est impossible, en effet, qu’ils diffèrent en vouloir, ni qu’ils soient inégaux en pouvoir. Ici encore, pour affirmer que j’aie pu jamais écrire que l’Esprit saint n’ait pas la même substance que le Père, il a fallu une très grande malice ou une égale ignorance.

J’affirme que seul le Fils de Dieu s’est incarné pour nous délivrer de la servitude du péché et du joug diabolique, et pour nous ouvrir par sa mort l’accès de la vie supérieure.

Que Jésus‑Christ, en tant que Fils de Dieu véritable et unique, est engendré avant tous les siècles de la substance du Père, que de même la troisième Personne de la Trinité, l’Esprit saint, procède du Fils lui‑même, autant que du Père, voilà ce que j’affirme, en le croyant, ce que je crois en l’affirmant.

J’affirme que la Grâce divine est nécessaire à tous les hommes, en sorte que ni le pouvoir de la nature, ni la liberté du choix ne peuvent sans elle suffire à notre salut. Prévenante, cette Grâce nous fait vouloir ; subséquente, elle nous fait pouvoir ; conservante, elle nous fait persévérer.

Je crois que Dieu ne peut rien faire que selon le mode où il lui convient de le faire, et qu’il peut faire bien d’autres choses que celles qu’il ne fera jamais.

Il est bien des actes accomplis par ignorance qui n’en sont pas moins des fautes, surtout lorsqu’il arrive que notre ignorance procède de notre négligence à nous informer de ce que nous devrions savoir. Tel est le cas de celui dont le Psalmiste dit : « Il n’a pas voulu comprendre pour bien agir » (Ps. 25,4).

Je reconnais que souvent Dieu s’oppose au mal, non seulement en empêchant les actes des méchants de produire leur effet, en sorte qu’ils ne peuvent réaliser leur vouloir, mais également en transformant leur vouloir même, en sorte qu’ils renoncent au mal qu’ils avaient médité d’accomplir.

Ayant tous péché en Adam, j’affirme que nous avons hérité sa faute comme nous avons hérité sa punition, car c’est son péché même qui est la source et la cause effective de tous nos péchés.

En crucifiant le Christ, j’avoue que ceux qui l’ont crucifié ont commis un péché très grave.

On rapporte du Christ bien des traits qui s’appliquent moins à son chef qu’à son corps, c’est‑à‑dire à l’Eglise : tel est le cas de cet esprit de crainte, qui est le commencement de la sagesse et qu’élimine une parfaite charité. Aussi bien ne doit‑on pas croire que l’âme du Christ, qui posséda une parfaite charité, n’ait jamais eu cet esprit de crainte ; il n’est pas absent, pourtant de ses membres inférieurs. Par l’union du Verbe, cette âme en elle‑même connut une telle perfection et une telle certitude qu’elle savait bien qu’elle ne pouvait commettre aucun acte qui pût lui attirer aucun châtiment ni offenser Dieu d’aucune manière. Mais je reconnais qu’une chaste crainte, qui demeure dans les siècles des siècles et dont le nom véritable est le respect de la charité, n’appartient pas moins, de façon permanente, à l’âme même du Christ qu’aux élus, anges et hommes. Aussi bien est‑ce de ces esprits supérieurs qu’il est écrit : « Les Dominations adorent, les Puissances tremblent. » (Préface de la messe).

Que la puissance de lier et de délier ait été accordée à tous les successeurs des Apôtres de la même façon qu’aux Apôtres eux‑mêmes, et également aux évêques dignes ou indignes, tant que l’Eglise les conserve dans son sein, c’est là une vérité que je professe. Je confesse que tous ceux qui sont égaux dans l’amour de Dieu et du prochain sont également bons et que personne ne perd son mérite aux yeux de Dieu si la réalisation de sa bonne volonté se trouve empêchée. Que l’Ange envoyé par Dieu ait réalisé pleinement son vouloir, ou que l’âme du Christ ait ajouté à son vouloir une effective réalisation, sa bonté n’est pas augmentée pour autant ; mais tout être bon le demeure également, qu’il ait ou non le temps de manifester sa bonté par ses œuvres, tant qu’il conserve égale sa volonté de bien agir et qu’il ne la perd point par le fait même de son inaction.

Dieu le Père est aussi sage que Dieu le Fils, Dieu le Fils aussi bon que Dieu l’Esprit saint : telle est la vérité que je professe, car il est impossible qu’aucune des Personnes diffère d’une autre ni dans la plénitude du bien, ni dans la gloire de la dignité.

Que l’Avènement du Fils à la fin des temps puisse être attribué au Père, cette pensée, que Dieu en soit témoin, ne m’est jamais venue à l’esprit et je n’ai jamais rien dit de tel.

De même, la doctrine selon laquelle l’âme du Christ n’est descendue aux enfers que par sa puissance est entièrement exclue de mon enseignement et de ma pensée.

  Questions de la semaine
1) Les propos d’Abélard contredisent-ils le Crédo promulgué lors du Concile de Nicée en 325 ?
2) Pourquoi est-il si important pour Abélard d’affirmer que l’Esprit Saint et le Fils viennent du Père ?  


En orient

Texte 1 – Michel Psellos, De la puissance des démons, XII (XIe)

Michel Psellos, écrivain et philosophe byzantin connu pour ses fortes positions néo-platoniciennes, livre ici un traité de démonologie.

« Mais comment, lui dis-je lors, et par quel moyen font-ils tels ravages ? Est-ce point pour avoir puissance et domination sur nous ? et que pour cette cause ils nous mènent et tracassent que çà que là, comme pauvres esclaves et forçats ? — Ce n’est point qu’ils aient puissance sur nous, répondit frère Marc, ains à fin de nous faire assouvenir du passé. Car d’autant qu’ils sont esprits, ils s’accostent de·nos esprits fantasques, où ils souillent comme en l’oreille mille propos, pour nous exciter et espoinçonner à plaisirs sensuels et voluptés désordonnées. Non que pour cet effet ils prononcent leurs paroles avec aucun son ni bruit qu’on oye extérieurement; ains ils parlent à leur mode sans aucun bruit. Il n’y a point de doute en cela, dit-il, si vous prenez garde à ceci que vous dirai. De quant plus loin est celui qui parle, de tant plus haute et éclatante voix lui convient s’écrier; mais s’il est près de celui auquel il veut parler, alors il lui parle tout bas en l’oreille. Que si possible lui était s’approcher et aborder de plus près l’esprit de son âme, il ne lui faudrait jà faire aucun bruit, ains à son plaisir sa parole par je ne sais quelle secrète voix et non bruyante s’approcherait de l’esprit de son auditeur, ce qu’on dit être coutumier aux âmes, après qu’elles sont issues des corps. Car on dit qu’elles parlementent ensemble, sans faire aucun bruit. Au semblable, les diables s’approchent en tapinois de nos esprits, et de façon que nous ne sentons ni avisons de quelle-part on nous fait guerre. Et ne faut jà que vous fassiez aucun doute en cela, si vous avisez à ce qui se fait ordinairement en l’air. Car tout ainsi qu’icelui, lorsque le soleil luit, conçoit en soi mille et mille couleurs et semblantes, qu’il impertit aux corps propres et idoines à les recevoir, comme nous pouvons voir et expérimenter ès miroirs, ainsi est-il des diables, qui transmettent et empeignent en nos esprits animaux telles figaires, couleurs et semblances que bon leur semble, et par ce moyen nous brassent une infinité d’affaires, en nous subornant par faux conseil, nous faisant montre de mille et mille beautés, nous rallumant le souvenir de mille voluptés, nous espoinçonnant d’heure à autre à cent mille idoles de plaisirs désordonnés, soit que veillions, soit que dormions, et quelquefois nous amignardant et chatouillant au-dessous du ventre, ou mettent si bien le feu aux étoupes, qu’ils y embrasent une rage d’amours abominables : et lors mêmement qu’en nous ils trouvent quelques allumettes pour allumer leur damnable feu de sensualité, savoir est quelques chaudes humeurs, qui puissent leur consentir et aider à parfournir leur tentation. Or voilà comment telle manière de diables, ayant l’armet d’enfer en tête, troublent et tabustent nos âmes par un merveilleux artifice et ruse sophistique. Quant aux autres espèces de diables, combien qu’ils n’aient aucune finesse ni subtilité en eux, si sont-ils fâcheux toutefois et fort dangereux, et n’est la plaie qu’ils font moins dommageable que celle de l’esprit charonien. Car tout ainsi que cet esprit-là gâte et corrompt, comme on dit, tout ce qu’il attouche, soit bête brute, soit homme, soit oiseau, tout de même ces diables de malencontre sont merveilleusement offensifs, sur qui ce soit ils jettent leurs griffes, car ils mordent et mutinent en eux et corps et âmes, et pervertissent toutes leurs facultés naturelles, quelquefois aussi détruisent les pauvres créatures par feu et par eau, les brûlant et noyant, et précipitant de haut en bas, non seulement les hommes, mois aussi certaines bêtes brutes. »

  Questions de la semaine
1) Pourquoi l’imagination peut-elle être source de danger ?
2) Pourquoi doit-on se méfier des sens ?