Cours de philosophie en ligne du CETAD 

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PHILOSOPHIE ANCIENNE 

Valentin et Ellen Davydov 

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SEMAINE 4


Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte.
A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?
Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur, tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds : les troupeaux de bœufs et de brebis, et même les bêtes sauvages, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux.
Psaume 8  

La philosophie hellénistique : Textes

Après le tournant socratique, la philosophie hellénistique présente une première tentative de penser à la fois à partir des différentes écoles philosophiques grecques et des écoles i

Problématique de la semaine : La synthèse hellénistique

Textes de la semaine

Texte 1 : Épicure, Lettre à Ménécée, trad. Maurice Solovine, Paris, Hermann, 1940.[1]

Quand on est jeune, il ne faut pas hésiter à s’adonner à la philosophie, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser d’en poursuivre l’étude. Car personne ne peut soutenir qu’il est trop jeune ou trop vieux pour acquérir la santé de l’âme. Celui qui prétendrait que l’heure de philosopher n’est pas encore venue ou qu’elle est déjà passée, ressemblerait à celui qui dirait que l’heure n’est pas encore arrivée d’être heureux ou qu’elle est déjà passée. Il faut donc que le jeune homme aussi bien que le vieillard cultivent la philosophie : celui-ci pour qu’il se sente rajeunir au souvenir des biens que la fortune lui a accordée dans le passé, celui-là pour être, malgré sa jeunesse, aussi intrépide en face de l’avenir qu’un homme avancé en âge. Il convient ainsi de s’appliquer assidûment à tout ce qui peut nous procurer la félicité, s’il est vrai que quand elle est en notre possession nous avons tout ce que nous pouvons avoir, et que quand elle nous manque nous faisons tout pour l’obtenir.

Tâche, par conséquent, de mettre à profit et d’appliquer les enseignements que je n’ai cessé de t’adresser, en te pénétrant de l’idée que ce sont là des principes nécessaires pour vivre comme il faut. En premier lieu, regarde la divinité comme un être immortel et bienheureux, ce qu’implique déjà la façon ordinaire de la concevoir. Ne lui attribue rien qui soit en opposition avec son immortalité ou incompatible avec sa béatitude. Il faut que l’idée que tu te fais d’elle contienne tout ce qui est capable de lui conserver l’immortalité et la félicité. Car les dieux existent et la connaissance qu’on en a est évidente, mais ils n’existent pas de la façon dont la foule se les représente. Celle-ci ne garde jamais à leur sujet la même conception. Ce n’est pas celui qui rejette les dieux de la multitude qui doit être considéré comme impie, mais celui qui leur attribue les fictions de la foule. En effet, les affirmations de cette dernière ne reposent pas sur des notions évidentes, mais sur des conjectures trompeuses. De là vient l’opinion que les dieux causent aux méchants les plus grands maux et qu’ils octroient aux bons les plus grands biens. Toujours prévenus en faveur de leurs propres vertus, les hommes approuvent ceux qui leur ressemblent et considèrent comme étrange ce qui diffère de leur manière d’agir.

Familiarise-toi avec l’idée que la mort n’est rien pour nous, car tout bien et tout mal réside dans la sensation ; or, la mort est la privation complète de cette dernière. Cette connaissance certaine que la mort n’est rien pour nous a pour conséquence que nous apprécions mieux les joies que nous offre la vie éphémère, parce qu’elle n’y ajoute pas une durée illimitée mais nous ôte au contraire le désir d’immortalité. En effet, il n’y a plus d’effroi dans la vie pour celui qui a réellement compris que la mort n’a rien d’effrayant. Il faut ainsi considérer comme un sot celui qui dit que nous craignons la mort, non parce qu’elle nous afflige quand elle arrive, mais parce que nous souffrons déjà à l’idée qu’elle arrivera un jour. Car si une chose ne nous cause aucun trouble par sa présence, l’inquiétude qui est attachée à son attente est sans fondement. Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n’est rien pour nous puisque tant que nous existons la mort n’est pas, et que quand la mort est là nous ne sommes plus. La mort n’a, par conséquent, aucun rapport ni avec les vivants ni avec les morts, étant donné qu’elle n’est rien pour les premiers et que les derniers ne sont plus. La foule tantôt fuit la mort comme le plus grand des maux, tantôt la désire comme le terme des misères de la vie. Le sage, par contre, ne fait pas fi de la vie et ne craint pas la mort, car la vie ne lui est pas à charge et il ne considère pas la non-existence comme un mal. En effet, de même qu’il ne choisit certainement pas la nourriture la plus abondante mais celle qui est la plus agréable, pareillement il ne tient pas à jouir de la durée la plus longue mais de la durée la plus agréable. Celui qui proclame qu’il appartient au jeune homme de bien vivre et au vieillard de bien mourir est passablement sot, non seulement parce que la vie est aimée de l’un aussi bien que de l’autre, mais surtout parce que l’application à bien vivre ne se distingue pas de celle à bien mourir. Plus sot est encore celui qui dit que le mieux c’est de ne pas naître, “mais lorsqu’on est né, de franchir au plus vite les portes de l’Hadès”. S’il parle ainsi par conviction, pourquoi alors ne sort-il pas de la vie ? Car cela lui sera facile si vraiment il a fermement décidé de le faire. Mais s’il le dit par plaisanterie, il montre de la frivolité en un sujet qui n’en comporte point. Il convient de se rappeler que l’avenir n’est ni entièrement en notre pouvoir ni tout à fait hors de nos prises, de sorte que nous ne devons ni compter sur lui, comme s’il devait arriver sûrement, ni nous priver de tout espoir, comme s’il ne devait certainement pas arriver.

Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que parmi les premiers il y en a qui sont nécessaires et d’autres qui sont seulement naturels. Parmi les nécessaires, il y en a qui le sont pour le bonheur, d’autres pour la tranquillité du corps, d’autres enfin pour la vie même. Une théorie non erronée de ces désirs sait en effet rapporter toute préférence et toute aversion à la santé du corps et à la tranquillité de l’âme puisque c’est là la perfection même de la vie heureuse. Car tous nos actes visent à écarter de nous la souffrance et la peur. Lorsqu’une fois nous y sommes parvenus, la tempête de l’âme s’apaise, l’être vivant n’ayant plus besoin de s’acheminer vers quelque chose qui lui manque, ni de chercher autre chose pour parfaire le bien-être de l’âme et celui du corps. C’est alors en effet que nous éprouvons le besoin du plaisir quand, par suite de son absence, nous éprouvons de la douleur ; mais quand nous ne souffrons pas, nous n’éprouvons plus le besoin du plaisir. Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie bienheureuse. C’est lui en effet que nous avons reconnu comme le bien principal et conforme à notre nature, c’est de lui que nous partons pour déterminer ce qu’il faut choisir et ce qu’il faut éviter, et c’est à lui que nous avons finalement recours lorsque nous nous servons de la sensation comme d’une règle pour apprécier tout bien qui s’offre. Or, précisément parce que le plaisir est notre bien principal et inné, nous ne cherchons pas tout le plaisir ; il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs s’il en résulte pour nous de l’ennui. Et nous jugeons beaucoup de douleurs préférables aux plaisirs lorsque, des souffrances que nous avons endurées pendant longtemps, il résulte pour nous un plaisir plus élevé. Tout plaisir ne doit pas être recherché ; pareillement, toute douleur est un mal, mais toute douleur ne doit pas être évitée à tout prix. En tout cas, il convient de décider de tout cela en comparant et en examinant attentivement ce qui est utile et ce qui est nuisible, car nous en usons parfois avec le bien comme s’il était le mal, et avec le mal comme s’il était le bien. C’est un grand bien, à notre sens, de savoir se suffire à soi-même, non pas qu’il faille toujours vivre de peu, mais afin que, si nous ne possédons pas beaucoup, nous sachions nous contenter de peu, bien convaincus que ceux-là jouissent le plus de l’opulence qui ont le moins besoin d’elle. Tout ce qui est naturel est aisé à se procurer mais tout ce qui est vain est difficile à avoir. Les mets simples nous procurent autant de plaisirs qu’une table somptueuse si toute souffrance causée par le besoin est supprimée. Le pain d’orge et l’eau nous causent un plaisir extrême si le besoin de les prendre se fait vraiment sentir. L’habitude, par conséquent, de vivre d’une manière simple et peu coûteuse offre la meilleure garantie d’une bonne santé ; elle permet à l’homme d’accomplir aisément les obligations nécessaires de la vie, le rend capable, quand il se trouve de temps en temps devant une table somptueuse, d’en mieux jouir et le met en état de ne pas craindre les coups du sort. Quand donc nous disons que le plaisir est notre but ultime, nous n’entendons pas par-là les plaisirs des débauchés ni ceux qui se rattachent à la jouissance matérielle, ainsi que le disent les gens qui ignorent notre doctrine ou qui sont en désaccord avec elle, ou qui l’interprètent dans un mauvais sens. Le plaisir que nous avons en vue est caractérisé par l’absence de souffrances corporelles et de troubles de l’âme. Ce ne sont pas les beuveries et les orgies continuelles, les jouissances des jeunes garçons et des femmes, les poissons et les autres mets qu’offre une table luxueuse, qui engendrent une vie heureuse, mais la raison vigilante qui recherche minutieusement les motifs de ce qu’il faut choisir et de ce qu’il faut éviter et qui rejette les vaines opinions grâce auxquelles le plus grand trouble s’empare des âmes. De tout cela, la sagesse est le principe et le plus grand des biens. C’est pourquoi elle est elle-même plus précieuse que la philosophie, car elle est la source de toutes les autres vertus puisqu’elle nous enseigne qu’on ne peut pas être heureux sans être sage, honnête et juste sans être heureux. Les vertus, en effet, ne font qu’un avec la vie heureuse et celle-ci est inséparable d’elles.

Conçois-tu maintenant que quelqu’un puisse être supérieur au sage qui a sur les dieux des opinions pieuses, qui est toujours sans crainte à la pensée de la mort, qui est arrivé à comprendre quel est le but de la nature, qui sait pertinemment que le souverain bien est à notre portée et facile à se procurer et que le mal extrême, ou bien ne dure pas longtemps, ou bien ne nous cause qu’une peine légère. Quant au destin, que certains regardent comme le maître de tout, le sage en rit. En effet, mieux vaut encore accepter le mythe sur les dieux que de s’asservir au destin des physiciens. Car le mythe nous laisse l’espoir de nous concilier les dieux par les honneurs que nous leur rendons, tandis que le destin a le caractère de nécessité inexorable. En ce qui concerne le hasard, le sage ne le considère pas, à la manière de la foule, comme un dieu, car rien n’est accompli par un dieu d’une façon désordonnée, ni comme une cause instable. Il ne croit pas que le hasard distribue aux hommes, de manière à leur procurer la vie heureuse, le bien ou le mal, mais qu’il leur fournit les éléments des grands biens ou des grands maux. Il estime qu’il vaut mieux mauvaise chance en raisonnant bien que bonne chance en raisonnant mal. Certes, ce qu’on peut souhaiter de mieux dans nos actions, c’est que la réalisation du jugement sain soit favorisée par le hasard.

Médite, par conséquent, toutes ces choses et celles qui sont de même nature. Médite-les jour et nuit, à part toi et avec ton semblable. Jamais alors, ni en état de veille ni en songe, tu ne seras sérieusement troublé, ainsi tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car celui qui vit au milieu de biens impérissables ne ressemble en rien à un être mortel.

Texte 2 : Philon d’Alexandrie, De Decalogo, trad. Valentin Nikiprowetzky, Editions du Cerf, Paris, 1965.

La Monarchie divine [52] Il faut examiner aussi chacun des oracles avec une parfaite exactitude et sans y rien diminuer de son importance. L’origine excellente de toute chose est Dieu, comme la piété, de toutes les vertus. C’est par l’un et par l’autre que doit, selon toute nécessité, débuter l’exposé. La majeure part du genre humain s’est laissée entraîner dans un immense égarement à propos d’un fait qu’on se serait attendu à voir, seul ou avant tout autre, ancré dans l’esprit de chacun sans aucune possibilité d’erreur. [53] Cette erreur consista à diviniser, certains les quatre éléments : la terre, l’eau, l’air, le feu ; d’autres, le soleil et la lune, et autres les étoiles errantes ou fixes ; d’autres encore le ciel seul et d’autres l’Univers tout entier. Quand à l’être situé au-dessus de tout et qui était plus ancien que tout, le géniteur et le gouverneur de la grande cité, le commandant suprême de l’invincible armée, le pile qui sans désemparer régit, salutairement toutes choses, ils le perdirent de vue après avoir attribué à ces objets des noms impropres et, selon l’usage de chacun, divergents. [54] En effet, certains dénomment la terre Coré, Déméter ou Pluton ; la mer, Poséidon, et lui imaginent des divinités marines subordonnées ainsi que de grands compagnies de courtisans des deux sexes. L’air, ils l’appellent Héra, le feu, Héphaïstos, le soleil Apollon et la lune Artémis, l’étoile du matin Aphrodite et l’astre étincelant Mercure. [55] Et ainsi pour chacune des autres étoiles, dont les appellations ont été transmises par les mythographes qui, inventant d’ingénieuses fictions bien faites pour séduire l’auditeur, parurent avoir finement expliqué les raisons pour lesquelles ces noms avaient été donnés. [56] C’est ainsi qu’après avoir divisé le ciel par une distinction rationnelle en deux hémisphères, situés l’un au-dessus de la terre et l’autre au-dessous, ils les dénommèrent Dioscures et inventèrent encore le conte bleu de leur existence un jour sur deux. [57] Et, en effet, comme le ciel opère sa révolution circulaire sans relâche ni cesse, il est nécessaire que chacun des deux hémisphères remplace l’autre un jour durant et se trouve tantôt en haut, tantôt en bas. Du moins selon les apparences, car en fait la sphère ne comporte rien qui mérite d’être appelé haut ni bas. Ce n’est que par référence à notre position que l’on a pris l’habitude d’appeler ce qui est au-dessus de notre tête le haut, et le bas ce qui est situé à l’opposé. [58] Mais à l’homme qui a décidé d’adonner à une philosophie authentique, qui aspire à une piété non altérée et pure, il donne le commandement admirable et très saint de ne voir en aucune des parties de l’Univers un dieu autonome. En effet, l’Univers est né et la naissance est le début de la corruption, même si la providence de celui qui l’a créé le rend impérissable. De plus, il fut un temps où il n’existait pas. Or, il n’est pas permis de parler d’un dieu qui tout d’abord n’était pas, puis exista à partir d’un certain moment, sans devoir subsister à jamais. [59] Et pourtant, d’aucuns font preuve d’un tel manque de sens dans leur jugement que, non seulement ils s’imaginent que les objets dont nous avons parlé sont des dieux, mais encore que chacun d’entre eux est le Dieu suprême et premier. Mais l’être véritable, ils l’ignorent, soit à cause du manque d’intérêt qu’ils éprouvent à le connaître, parce qu’ils s’imaginent qu’en dehors des objets perçus par les sens il n’existe aucune cause invisible et intelligible, bien qu’ils en aient à leur portée une preuve très manifeste. [60] En effet, l’âme, grâce à laquelle ils vivent, projettent et accomplissent tous les actes de la vie humaine, ils n’ont jamais pu l’appréhender par les yeux du corps.


Questions de la semaine
Question générale : Quel est l’aspect synthétique de la philosophie hellénistique ?
Question texte 1 : Qu’est-ce qui est au-dessus de la philosophie, et pourquoi ?
Question texte 2 : Qu’est-ce qui est au-dessus de toute chose et pourquoi ?
 

[1] https://www.maphilosophie.fr/telechargements/Lettre_a_Menecee.pdf