Cours de philosophie en ligne du CETAD 

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PHILOSOPHIE ANCIENNE 

Valentin et Ellen Davydov 

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SEMAINE 3


Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte.
A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?
Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur, tu l’établis sur les oeuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds : les troupeaux de boeufs et de brebis, et même les bêtes sauvages, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux.
Psaume 8  

La philosophie classique : Textes

La philosophie classique est caractérisée par un mouvement allant de la philosophie de la nature à l’étude de la nature humaine.

Problématique de la semaine : Le tournant socratique

Textes de la semaine

Texte 1 : Platon, République, Livre IV, 435b – 441e, trad. Victor Cousin.[1]

  • C’est une bien misérable question, repris-je, sur laquelle nous voilà tombés, homme étonnant ! La question de savoir si l’âme possède ou non ces trois formes.
  • Je ne suis pas précisément d’avis, s’écria-t-il, que ce soit une misérable question : il se peut en effet, Socrate, que le proverbe soit vrai, d’après lequel malaisées sont les belles choses. (…)
  • Dans ce cas, dit-il, que cette recherche ne te décourage pas, entreprends-la au contraire !
  • Eh bien donc ! repris-je, n’est-ce pas pour nous une nécessité absolue d’accorder qu’en chacun de nous sont en vérité contenues les mêmes formes, les mêmes dispositions morales qui justement existent dans l’Etat ? Car en celui-ci elles ne sont pas venues d’ailleurs ! Il serait en effet ridicule de s’imaginer, pour l’ardeur de sentiment qui existe chez les peuples, une autre origine que le fait même de reconnaître cette disposition chez les simples particuliers, ceux par exemple du peuple thrace, du peuple scythe et, en gros, des peuples qui habitent la région septentrionale ; ou bien pour l’amour du savoir, qui, lui, caractériserait principalement la nôtre ; ou bien pour l’amour des richesses, qui , dit-on, ne serait pas moins caractéristique des habitants de l’Egypte.
  • C’est tout à fait forcé ! dit-il.
  • Voilà donc, repris-je, ce qui est et dont il n’est nullement difficile de se rendre compte.
  • Non, pas du tout !
  • Mais, d’un autre côté, voici maintenant qui est difficile : est-ce en vertu de ce même principe, que nous agissons en tous nos actes ? Ou bien par trois principes, chacun pour un ordre différent de notre activité ? Par l’un acquérons-nous le savoir ? Nous emportons-nous par un autre des principes qui sont en nous ? Est-ce enfin d’un troisième que dépend notre concupiscence, relative tant aux plaisirs qui concernent la table et la génération qu’à tout ce qui est de la même famille ? Ou bien est-ce par l’âme tout entière que nous agissons dans chacun de ces domaines, lorsque nous nous déterminons à agir ? Voilà quels problèmes il sera difficile d’élucider dignement !
  • C’est aussi mon avis, dit-il.
  • Or donc, voici comment il faut que nous entreprenions, au sujet de ces principes, de définir s’il y a entre eux une mutuelle identité, ou s’ils sont distincts.
  • Comment ?
  • Manifestement la même chose se refusera à exercer ou à subir des actions contraires simultanément, du moins sous le même rapport et eu égard à la même chose ; de sorte que, si par hasard il nous arrive de découvrir que cela a lieu dans les principes en question, nous saurons qu’ils n’étaient pas un même principe, mais plusieurs. (…)
  • Ainsi donc, l’âme de celui qui a soif, pour autant qu’il a soif, ne souhaite rien d’autre que de boire, c’est cela qu’elle désire, c’est à cela qu’elle tend.
  • Manifestement, certes !
  • Donc, si parfois quelque chose tire en sens contraire cette âme assoiffée, ne doit-il pas y avoir en elle quelque chose qui se distingue de ce seul fait d’être assoiffée, de ce qui la mène, telle une bête, vers l’acte de boire ?  Car il est bien sûr, disons-nous, que le même agent ne pourrait, par rapport à la même chose, deux actions contraires.
  • C’est qu’en effet il n’y a pas moyen !
  • Tout de même, je crois, on ne s’exprime pas bien quand de l’archer on dit que, simultanément, ses mains éloignent de lui l’arc aussi bien qu’elles le tirent à lui, tandis qu’au contraire il y a une main qui éloigne l’arc et l’autre qui le ramène.
  • Hé oui ! dit-il, parfaitement.
  • Ceci posé, nous faut-il assurer qu’il y a des cas où des gens qui ont soif se refusent à boire.
  • Ah ! dit-il, je crois bien, beaucoup de gens, et en beaucoup de cas !
  • Mais, répartis-je, qu’assurerait-on de ces gens-là ? Ne serait-ce pas ceci : tandis qu’au-dedans de leur âme il y a  ce qui les incite à boire, au-dedans de celle-ci il y a ce qui les en détourne, principe distinct de celui qui l’incite et l’emporte sur lui ?
  • C’est aussi mon avis, dit-il.
  • Et maintenant, est-ce que dans les cas de ce genre, ce qui détourne n’apparaît pas (s’il arrive qu’il apparaisse) en conséquence d’un calcul raisonné ? Tandis que les actions qui mènent l’âme et qui l’entraînent surviennent autant par effet d’impressions ressenties que d’affections morbides ?
  • Evidemment.
  • Il ne serait donc pas déraisonnable à nous, repris-je, de juger qu’il y a là deux fonctions et qu’elles se distinguent l’une de l’autre, donnant le nom de raisonnante à cette fonction de l’âme par laquelle celle-ci fait un calcul raisonné, et à la fonction en vertu de laquelle elle aime, a faim, a soif, éprouve des transports relativement à ses autres désirs, le nom d’irraisonnée et de désirante, compagne de certains assouvissements et jouissances.
  • Non, dit-il, il n’y aurait de notre part, bien au contraire, rien de déraisonnable à concevoir ainsi les choses !
  • La question est maintenant de savoir si celle de l’ardeur du sentiment, celle en vertu de laquelle nous brûlons d’une généreuse ardeur est une troisième fonction ; ou avec laquelle des deux précédentes elle aurait communauté de nature.
  • C’est probablement, dit-il, avec la seconde, la fonction désirante.
  • Eh bien, repris-je, une anecdote que j’ai entendue raconter me porte à croire ce que tu dis : un jour, donc, que Léontios, fils d’Agléon, remontait du Pirée vers la ville en longeant par derrière le Mur du Nord, ils s’aperçut que des cadavres étaient, auprès du bourreau, étendus par terre ; en même temps qu’il avait envie de les regarder, en même temps au contraire il était fâché et il se détournait lui-même d’en avoir envie ; jusque-là il luttait, il s’encapuchonnait la tête ; vaincu cependant par son désir, écarquillant les yeux, courant vers les cadavres : “Voici, s’écria-t-il, ce que vous avez à regarder, maudits ! Emplissez-vous de ce beau spectacle !”
  • C’est une histoire, dit-il, que moi aussi j’ai entendu conter.
  • Ce qu’en tout cas elle signifie, repris-je, c’est que parfois l’irritation fait la guerre aux désirs, comme étant une puissance en face d’une autre.
  • C’est en effet, dit-il, ce qu’elle signifie.
  • Et, repris-je, ne nous apercevons-nous pas, en mainte occasion, qu’un homme, poussé par la violence de ses désirs à agir contre la raison qui calcule, s’injurie lui-même et s’emporte contre ce qu’il y a en lui-même, dont il subit la violence ; et que, comme s’il s’agissait d’une lutte entre deux partis, la raison trouve un allié dans l’ardeur des sentiments qui anime un tel homme ? Tandis que, si c’était avec les désirs que cette dernière fît cause commune, en prenant le contre-pied de ce que la raison a choisi d’interdire, tu ne pourrais, je crois, prétendre t’être aperçu que pareille chose se fût jamais produite chez toi, pas davantage, je crois, chez un autre.
  • Non, par Zeus !
  • Que se passe-t-il, repris-je dans le cas où on croit avoir commis une injustice ? N’est-ce pas que, d’autant plus grande est la noblesse morale, d’autant moins est-on capable de s’irriter d’avoir à subir la faim, le froid, tout autre tourment analogue qui nous serait imposé par celui qui, croit-on, est justifié à le faire ? Que (voilà le sens de ma pensée), à l’encontre de cet homme, l’ardeur de nos sentiments n’accepte pas de se laisser éveiller ?
  • Exact, dit-il.
  • Et maintenant, dans le cas où on se juge victime d’une injustice ? Est-ce que, dans ce cas, on ne bout pas ? Est-ce qu’on ne se fâche pas ? Est-ce qu’on n’apporte pas son concours à la défense de ce qu’on croit être la justice ? Est-ce que, à travers les épreuves de la faim, du froid et toutes leurs pareilles, on ne tient pas bon, est-ce qu’on n’en triomphe pas ? Est-ce qu’on n’attend pas, pour renoncer à ces nobles batailles, d’y avoir trouvé le succès ou la mort, ou, comme le chien de berger par son maître, d’avoir été calmé par la raison qui nous a rappelé près d’elle ?
  • Hé oui ! fit-il, avec ce que tu dis la ressemblance est parfaite. Dans la constitution de notre État, nous avons d’ailleurs fait de nos auxiliaires des manières de chiens, dociles à la voix des chefs, qui sont comme les bergers d’une cité.
  • C’est cela, tu entres on ne peut mieux dans ma pensée ! Mais sans doute réfléchis-tu, en outre, à ce que voici ?
  • A quoi ?
  • A ce que la question de l’ardeur du sentiment se présente à nos yeux à l’opposé de ce qui avait lieu tout à l’heure : nous croyions alors en effet que c’est une forme d’appétition ; nous disons à présent qu’il s’en faut de beaucoup ; mais, bien plutôt, que, dans le cas de dissension dans l’âme, elle prend les armes pour soutenir le parti de la raison.
  • Parfaitement, dit-il.
  • Mais est-ce qu’elle de cette dernière, ou ben n’est-elle qu’une espèce de raison ? En sorte que dans l’âme il y aurait non pas trois, mais deux espèces de fonctions : la raisonnante et la désirante ? Ou bien en est-il comme pour l’Etat, qui se compose, lui, de trois classes : celles des gens qui font du profit, celle des auxiliaires, celle qui délibère, et, pareillement, dans l’âme, cette ardeur du sentiment est-elle un troisième terme ? Pour la fonction raisonnante un auxiliaire naturel, à moins d’avoir été complètement corrompu par une mauvaise éducation ?
  • Un troisième terme, nécessairement ! dit-il.
  • Oui, fis-je, au moins s’il est aussi clair qu’elle se distingue de la fonction raisonnante, que le fut sa différence à l’égard de la fonction désirante.
  • Mais, fit-il, cela n’a pas de peine à être clair ! C’est en effet ce qu’on verrait bien chez les petits enfants : dès le début de leur existence, ils sont pleins d’une vitalité impérieuse, mais, pour ce qui est de raisonner, il y en a, à mon avis, dont ce n’est jamais la part, tandis que l’événement est plus tardif pour le plus grand nombre !
  • Oui, par Zeus ! m’écriai-je, tu as bien dit ce qui en est, mais on pourrait encore constater chez les bêtes l’exactitude de ton assertion. Ajoutons-y, comme nous l’avons fait antérieurement ici même, le témoignage que nous en fournira le mot d’Homère : “se frappant la poitrine, il gourmandait son cœur en ces termes…” : en cet endroit, en effet, Homère assurément a peint avec clarté, sous l’aspect d’un être qui tape sur un autre, la réprimande adressée par la fonction qui calcule au sujet du meilleur et du pire, à celle qui, sans calculer, cède à l’ardeur de ses sentiments.
  • Ma parole, dit-il, c’est parler comme il faut.
  • Voilà donc, repris-je, que, non sans peine, nous avons nagé jusqu’au but ! Bref, nous sommes en droit de convenir que ces mêmes catégories qui sont dans l’Etat existent, identiques, à l’intérieur de l’âme de chaque individu, et en nombre égal.
  • C’est cela.
  • Ainsi donc, c’est bien désormais une nécessité : l’Etat était sage, de même aussi le simple particulier, ce par quoi le premier était sage étant aussi ce qui fait la sagesse du second ?
  • Sans conteste.
  • Et ce qui précisément fait courageux le simple particulier, et d’une certaine façon, c’est par cela aussi que l’Etat est courageux, et de la même façon ? Pour tout le reste, par rapport à l’excellence, ne se comportent-ils pas identiquement l’un et l’autre ?
  • C’est une nécessité.
  • Et dès lors, Glaucon, nous dirons, je pense, qu’un homme est juste de la même manière qu’est précisément l’État, lui aussi.
  • De toute nécessité sur ce point encore.
  • Mais il y a cet autre point, assurément, que nous n’avons pas oublié, que, au moins pour l’État, la justice résultait de ce ceci, que chacune des trois classes dont il est formé accomplit la tâche qui est proprement la sienne.
  • Nous ne l’avons pas oublié, je pense ! dit-il.
  • On devra donc nous rappeler que chacun de nous aussi, celui, quel qu’il soit, dont chaque fonction, entre celles qui sont en lui, accomplira la tâche qui est la sienne, celui-là sera juste, et en tant qu’accomplissant les tâches qui sont les siennes.
  • Ah ! dit-il, je crois bien qu’on devra nous le rappeler !
  • Mais n’est-ce pas à la fonction raisonnante qu’il sied de commander, en tant qu’elle est sage et que, pour l’âme tout entière, elle est une providence supérieur ? A la fonction impétueuse, d’être docile et de se mettre au service de l’autre ?
  • Hé ! Entièrement !

Texte 2 : Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII in La morale et la politique d’Aristote, trad. Jean-François Thurot, Paris, Firmin Didot, 1823.[2]

III. Mais ces motifs [ou ces conditions de l’amitié] diffèrent d’espèce; et par conséquent, il y a aussi différentes espèces d’attachements et d’amitiés, c’est-à-dire trois, ou autant qu’il y a de sortes de qualités aimables. Car il peut y avoir, dans chaque espèce, réciprocité de sentiment, connue de ceux qui l’éprouvent. Au reste, ceux qui ont un attachement mutuel se veulent réciproquement du bien, dans le sens du motif qui détermine leur attachement. Ainsi ceux qui ont de l’affection l’un pour l’autre, à cause de l’utilité qu’ils trouvent dans ce commerce, ne s’aiment pas pour eux-mêmes, mais à raison du bien qui peut revenir à chacun d’eux de la part de l’autre. Il en est de même de ceux dont l’affection est fondée sur le plaisir; car ce n’est pas pour ce qu’ils sont en eux-mêmes qu’ils aiment les gens d’un commerce facile et gai, mais uniquement à cause de l’agrément qu’ils leur procurent. D’où il suit que ceux qui aiment en vue de l’utilité, aiment à cause du bien qui leur en revient; et ceux qui aiment en vue du plaisir, le font à cause de l’agrément qu’ils y trouvent. [Leur ami leur est cher,] non pour ses qualités [personnelles], mais à cause de l’utilité ou de l’agrément que son commerce leur procure. Ces sortes d’amitiés sont donc souvent l’effet des circonstances, puisque la cause qui les détermine n’est pas dans le caractère propre et particulier de ceux qu’on aime, mais dans le bien que les uns, et dans le plaisir que les autres peuvent faire. Elles sont, par conséquent, faciles à dissoudre, quand ceux qui les inspirent ne demeurent pas les mêmes; car, du moment où ils cessent d’être utiles ou agréables, on cesse de les aimer. Or, l’utilité n’est pas durable; mais telle chose est utile dans un temps, telle autre l’est dans un autre. La cause qui avait donné lieu à l’amitié venant donc à cesser, l’amitié elle-même s’évanouit, puisqu’elle n’avait pas d’autre fondement que celui-là.
Cette espèce d’attachement semble surtout se rencontrer chez les vieillards (11) : car ce n’est pas l’agréable, mais l’utile, que recherchent les hommes de cet âge, aussi bien que ceux d’un âge mûr, et ceux qui, jeunes encore, sont très occupés de leur intérêt personnel. Les hommes de ce caractère sont aussi assez peu disposés à vivre les uns avec les autres dans un commerce habituel; car ils y portent quelquefois peu d’agrément : aussi ne se soucient-ils guère d’un tel commerce, quand l’utilité ne s’y joint pas; car ils ne sont agréables qu’autant qu’ils conservent quelque espoir d’en tirer de l’avantage. On range ordinairement dans cette classe les liaisons d’hospitalité.
Quant à l’amitié des jeunes gens, c’est communément le plaisir qui en est le lien; car ils vivent, en général, sous l’empire des passions, et ils recherchent surtout le plaisir du moment. Mais, lorsque ensuite vient l’âge mûr, d’autres objets leur plaisent : aussi deviennent-ils promptement amis et cessent-ils de l’être avec la même promptitude; car l’amitié décline en eux avec le sentiment agréable [1156b] qui l’avait fait naître, et rien de si rapide que le changement dans les plaisirs de cette espèce. Les jeunes gens sont aussi fort portés à se lier d’amitié avec ceux de leur âge (12); car cette espèce d’attachement est une passion fondée, la plupart du temps, sur le plaisir. Aussi la voit-on naître et finir très promptement, et quelquefois dans la même journée. Cependant, ils aiment à vivre, à passer les jours entiers avec les objets de leur attachement; car c’est encore là un des caractères de l’amitié propre à cet âge.
Mais l’amitié parfaite est celle des hommes vertueux, et qui se ressemblent par la vertu; car ceux-là ont les uns pour les autres une bienveillance fondée sur le mérite propre et personnel de chacun d’eux, et ils sont bons par eux-mêmes. Or, ceux qui veulent du bien à leurs amis pour eux-mêmes, sont les amis par excellence ; car c’est par leur nature qu’ils sont tels, et non par l’effet des circonstances. Leur amitié dure donc tout le temps qu’ils restent vertueux ; et le propre de la vertu, c’est d’être durable. Chacun d’eux a la bonté absolue et celle qui convient à son ami; car les hommes vertueux et qui ont la bonté absolue, sont utiles les uns aux autres. Ils sont aussi d’un commerce agréable; car les gens de bien ont l’amabilité absolue, et le don de se plaire les uns aux autres. En effet, chacun d’eux trouve du plaisir dans les actions qui lui sont propres [qui conviennent à sa nature], et dans celles qui leur ressemblent : or, les actions des gens de bien sont,les mêmes, ou au moins sont semblables.
Une telle amitié doit donc être durable, puisqu’elle réunit toutes les conditions qui doivent se trouver entre amis. Car toute amitié se fonde sur l’avantage ou sur le plaisir, soit dans un sens absolu, suit relativement à celui qui aime, et a lieu en vertu d’une certaine ressemblance : or, tout cela se trouve dans l’amitié dont nous parlons, et ceux qui réprouvent réunissent par eux-mêmes toutes ces conditions; car tout le reste y est semblable *, et la bonté absolue, et l’amabilité absolue * (13). C’est donc ce qu’il y a de plus propre à se faire aimer; l’amitié et le tendre attachement se trouvent donc dans les personnes de ce caractère, au plus haut degré d’excellence et de perfection.
Toutefois ces sortes d’amitiés doivent naturellement être fort rares ; car de tels hommes sont en bien petit nombre : d’ailleurs, il y faut du temps et de l’habitude. En effet, on ne peut guère se connaître les uns les autres, avant que d’avoir consommé ensemble, comme dit le proverbe, plus d’un boisseau de sel (14). Avant que de s’adopter l’un l’autre, avant que de se lier. d’une amitié réciproque, il faut que chacun se soit assuré des qualités aimables qui se trouvent dans l’autre, et qu’il ait pu y prendre confiance. Ceux qui s’empressent de faire toutes les avances propres à fonder une pareille liaison, veulent sans doute être amis; mais ils ne le sont pas encore, à moins qu’ils ne soient dignes d’être aimés, et ils le savent bien. Le désir de l’amitié vient donc assez promptement, mais non pas l’amitié. Elle ne peut acquérir toute sa perfection qu’à l’aide du temps et des autres conditions dont la réunion peut la faire naître, des qualités semblables des deux côtés, et qui doivent se trouver dans les amis.

IV. [1157a] L’amitié fondée sur l’agrément, a quelque ressemblance avec cette amitié parfaite : car les gens de bien sont agréables les uns aux autres ; et il en est de même de celle qui est fondée sur l’utilité, puisque les hommes de ce caractère sont également utiles et bons les uns aux autres. Ces deux sortes d’amitiés sont même durables, surtout lorsqu’il y a égalité dans le plaisir, par exemple, que les amis se procurent réciproquement; ce qui a lieu non seulement dans ce cas, mais par l’effet des mêmes qualités, comme on le voit entre personnes d’un caractère complaisant et gai. Mais c’est autre chose entre l’amant et l’objet aimé; car l’un et l’autre ne sont pas séduits par les mêmes motifs : mais l’un trouve son bonheur à voir la personne qu’il aime, l’autre trouve le sien dans les soins assidus qu’on lui rend. Cependant, quand la beauté vient à se flétrir, l’attachement s’évanouit quelquefois avec elle : la vue de la personne aimée ne charme plus celui qui l’aimait; elle ne trouve plus en lui les mêmes soins empressés. Souvent, au reste, l’habitude, ayant produit en eux une certaine ressemblance de moeurs et de goûts, devient la source d’un attachement tendre et durable (15). L’utilité réciproque, entre ceux qui l’ont recherchée dans l’amour plutôt que le plaisir et l’agrément, ne donne pas autant de constance à ce sentiment, en même temps qu’il a moins de vivacité. Aussi l’amitié qui n’est fondée que sur l’utilité, est-elle plus communément sujette à se dissoudre, quand cette utilité a cessé d’exister: car les amis ne s’aiment pas proprement l’un l’autre; dans ce cas, ils n’aiment que ce qui leur est avantageux ou profitable.
Le plaisir et l’utilité peuvent donc unir entre eux, par une sorte d’amitié, des hommes vils et méprisables, et des hommes estimables avec ceux qui ne méritent aucune estime, et tel qui ne mérite ni mépris ni estime, avec un homme d’un caractère ou méprisable, ou estimable, ou indifférent; mais il n’y a que les hommes vertueux qui s’unissent les uns aux autres, à cause de leur valeur personnelle; car les caractères vicieux ne voient dans l’amitié que l’utilité qui peut en résulter.
Aussi n’y a-t-il que l’amitié des gens de bien qui soit à l’abri de la calomnie (16) : car il ne leur est pas facile d’en croire qui que ce soit sur le compte d’un ami longtemps éprouvé; au contraire, ils sont unis par la plus entière confiance; ils sont incapables d’avoir jamais un tort les uns à l’égard des autres ; en un mot, toutes les conditions dont la réunion compose une solide et véritable amitié se trouvent en eux. Au lieu que rien ne garantit les autres liaisons de ces sortes d’atteintes.
En effet, comme on se sert du nom d’amitié pour exprimer les liaisons formées par l’utilité entre les hommes, ou entre les cités (car c’est aussi l’intérêt qui donne lieu aux alliances entre états), on appelle aussi amis ceux qui s’aiment les uns les autres par le goût du plaisir, comme il arrive aux enfants (17). Et peut-être faut-il avouer que l’amitié entre les hommes a quelque ressemblance avec celle-là; mais on doit ajouter qu’il y en a plusieurs espèces. Et d’abord, il faut mettre au premier rang et au premier degré d’importance celle qui a lieu entre les hommes vertueux, et y subordonner les autres, suivant leur degré de ressemblance. Car ce qui fait surtout les amis, c’est de rencontrer quelque bien et quelque ressemblance; et ce qui est agréable est un bien aux yeux de ceux qui sont plus particulièrement sensibles à cette qualité. D’ailleurs, les deux sortes d’avantages ne se trouvent pas communément ensemble, et les mêmes personnes ne s’attachent guère l’une à l’autre par le double motif de l’utilité et de l’agrément, parce que les choses qui dépendent du hasard des circonstances, ne se trouvent pas aisément ainsi unies deux à la fois.
[1157b] D’après la distinction que nous venons d’établir entre les espèces d’amitiés, les hommes de peu de valeur seront unis par des motifs d’utilité ou d’intérêt, attendu qu’ils se ressemblent sous ce rapport : mais les hommes vertueux s’aimeront pour eux-mêmes, car c’est en cela qu’ils sont vertueux. Ceux-là seront donc amis dans un sens absolu, [et unis par une amitié. parfaite ;] au lieu que les autres ne le seront que par l’effet des circonstances et par l’espèce de ressemblance qu’ils ont avec les vrais amis.

 
Questions de la semaine
Question générale : Qu’est-ce que le tournant socratique et pourquoi est-il si important pour la philosophie ?
Question texte 1 : Quelles sont les trois parties de l’âme, et laquelle doit commander ?
Question texte 2 : Quels sont les trois types d’amitié et laquelle est la plus élevée ?  

[1] https://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/cousin/rep1.htm

[2] https://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/morale8.htm