Entretien avec Mavel d’Aviau, Sonneur de cornemuse, chanteur… etc !

(11.03.2015, fait par Ellen Moysan de Chartres-skype, France)

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Je dois avouer que je ne sais absolument pas si l’accès à la musique traditionnelle est facile ou pas. Comment y es-tu arrivé toi ?

Mes parents sont danseurs, ils dansent dans des fest-noz. Maman chante aussi. Comme ils nous ont amené avec eux je suis donc arrivé très naturellement à ce genre de musique. Je peux dire même que j’ai appris comme cela.

Effectivement… c’est le moyen certainement le plus naturel d’y arriver ! Et tu as appris quel instrument d’abord ?

Je fais un peu de clarinette mais la cornemuse écossaise est mon instrument de formation.

Et tu as donc appris le solfège tout de suite ? En fait je te pose la question parce que, lorsque je suis allée à un festival de musique traditionnelle dans le sud de la République Tchèque chez une de mes très bonnes amies, j’ai été surprise de voir que beaucoup de musiciens jouaient parfaitement bien sans connaître les notes.

C’est un peu mon cas. Enfin… je connais le solfège pas très profondément. Je m’y suis mis plus tardivement, parce que j’en ai eu besoin à un moment, quand j’ai commencé à vouloir assembler des morceaux et créer des arrangements. Comme je passais par des logiciel sur ordinateur, j’étais bloqué si je ne connaissais pas quelques bases.

Pourquoi ? L’approche instinctive ne suffisait pas ? Après tout, on peut parler le français sans connaître la grammaire, pourquoi ce ne serait pas pareil avec la musique ?

On peut parler… mais on parle mieux quand on la connaît !

Qu’est-ce que tu avais besoin d’apprendre plus spécifiquement ?

La musique traditionnelle ne fonctionne pas sur les mêmes gammes que la musique classique. Elle utilise des gammes diatoniques et ses modes associés et pour passer d’une gamme ou d’un mode à l’autre, il m’a fallu fouiller un peu. Par exemple, avec ma cornemuse écossaise, je joue sur une gamme de si bémol, mais les accordéons jouent sur une gamme de sol, et en irlandais, sur une gamme de ré.

Si on n’apprend pas la musique par la théorie, comment se passe l’enseignement de la musique traditionnelle ?

Cela dépend des professeurs. Certains musiciens ont besoin de lire des partitions, d’autre d’entendre et de répéter une mélodie. Il y a beaucoup de musiciens qui ne savent pas lire une partition.

Si je comprends bien on intériorise avant de reproduire à l’instrument. Il y a donc là aussi un passage par le chant intérieur.

Oui. C’est ce chant répété, cette structure qu’on intègre, ces variations sur un thème qu’on apprend.

En quoi est-ce que cela te semble différent de l’improvisation au jazz ? Est-ce que ce n’est pas la même chose ?

Je ne pense pas. Dans la musique traditionnelle on s’imprègne. Dans le jazz on créé une mélodie à partir d’une grille d’accord alors que nous, nous faisons varier une structure toujours identique.

Qu’est-ce qui varie ?

Les temps forts, le rythme… très souvent on passe du binaire au ternaire, on rajoute des notes, on en enlève d’autre…  (C’est comme avec un gâteau: on a une base, et dessus on va ajouter des décorations. Mais vous pourrez faire  gâteaux en les décorant toujours différemment.)

Est-ce qu’il y a plusieurs genres de mélodies ?

Il y a plusieurs choses : d’abord le répertoire issu du 19ème avec des chants à l’eau de rose pour les danses de couple, puis les chants en ronde qui racontent des faits divers ou des chansons paillardes, et enfin les chants plus anciens, qui ont une origine mythologique.

Et ces mélodies dépendent des coins de Bretagne où l’on va ?

Bien sûr. Elles sont liées à des endroits particuliers.

Et donc à la langue ? Tu chantes en breton ?

En fait je ne parle pas breton. Je chante donc en français. Mais je sais qu’en basse Bretagne, là où on chante en breton, on a des chants plus longs, à deux, où il n’est pas nécessaire de faire répondre le public. En zone de langue française, un meneur commence un chant que les autres danseurs reprennent, personnellement j’ai tendance à prendre des chants plus simples pour que les danseurs reprennent plus facilement. Mais on a aussi des chants longs, mais ils sont moins utilisés.

D’où viennent les mélodies alors ? Elles sont transmises comme ça de bouche à oreille à travers les générations ?

Ce sont surtout des associations qui font des collectages. Les gens vont faire chanter les anciens. Sinon les grands sonneurs ont leurs propres collectages.

Là où tu es qu’est-ce qu’on joue beaucoup ?

Redon et Guérande sont des grandes régions de chants dans la ronde, donc venant de Saint Nazaire, c’est ce répertoire que je connais le mieux. On trouve principalement des danses en rond type branle.

Les instruments aussi varient d’un endroit à l’autre ?

Pas tellement. C’est surtout la façon de jouer qui varie. Il y a les bagads, de grands ensembles, et puis la base du traditionnel c’est le duo ou le trio avec des instruments qui jouent à l’unisson tels que violon, accordéon, clarinette, vielle à roue ; on retrouve des couples biniou/ bombarde surtout dans le sud-bretagne (autour de Vannes, Lorient, Quimper).

J’imagine qu’on doit pouvoir faire la différence entre des chants intéressants et d’autres qui le sont moins. Qu’est-ce que c’est qu’un chant intéressant ?

Déjà celle qui commence et qui termine sur une note différente, ensuite celle qui va au-delà de la suite fondamentale-tierce-quinte.

Et ensuite ?

Ensuite, suivant la place du chant dans la suite, on recherche quelque chose de différent.

C’est-à-dire ?

Et bien moi par exemple j’ai bien faire un premier chant qui donne de l’élan (une mélodie montante dans la gamme), puis un deuxième plus calme ou inhabituel, puis finir sur un troisième qui redonne de l’élan pour terminer la suite (souvent une mélodie descendante dans la gamme).

Je comprends. Et tu chantes ou tu joues, ou tu fais les deux ?

Ça dépend. Je chante à certaines occasions et puis je fais de la cornemuse à d’autres.

J’ai essayé une fois et j’étais incapable de sortir un son ! Tu peux expliquer rapidement comment ça marche ?

C’est un instrument à anche qui diffuse, grâce à la poche que l’on remplit, un son en continu.

Il y a donc deux sons ?

Oui. Le bourdon et la mélodie.

Et comment tu respires ?

Quand la poche est pleine, le temps qu’elle se vide, je prends ma respiration.

Est-ce que tu es responsable de ton son ? Est-ce qu’on peut reconnaître que c’est toi qui joue comme on reconnaît un violoncelliste d’un autre ?

Je ne pense pas trop. En fait il n’y a pas de contact entre l’anche et la bouche donc ce n’est pas le musicien qui fait le son mais le réglage de l’anche. De toute façon le son importe moins car la musique traditionnelle est avant tout de la musique utile, pour faire danser. La recherche du son n’est pas si importante que dans le jazz ou le classique.

Je comprends. Enfin ça doit quand même dépendre des instruments, non ?

Oui bien sûr. A la bombarde on reconnaît pas mal un sonneur d’un autre je trouve. Cela dit, encore une fois, ce n’est pas l’individu mais l’homogénéité de l’ensemble qui compte. Surtout en bagad.

Tu joues beaucoup en bagad ?

Pas tellement parce que je trouve qu’on a moins de liberté qu’en couple. Comme le dit Benoît Guerbigny, un musicien poitevin, « ce qui fait vivre la musique traditionnelle, c’est la variation ». Je trouve que cette variation est impossible en groupe.

Et à deux, comment apprend-on à varier ?

Ça vient à force de jouer ensemble. On devine ce que l’autre va faire parce qu’on le connaît bien et on sait ce qu’il aime ou n’aime pas.

Est-ce que vous cherchez des choses nouvelles ensemble, vous inventez de nouveaux airs ?

Non, pas tellement. Nous ne sommes pas un groupe de concert. En plus il n’est pas vraiment nécessaire d’inventer de nouvelles choses car le but n’est pas la nouveauté mais la danse. La nouveauté vient forcément, par l’apport de nouveaux instruments, de nouveaux musiciens, de nouvelles personnalités, mais ce n’est pas le but premier.

Je comprends. La musique traditionnelle n’est donc pas figée.

Non bien sûr ! ( On a souvent l’impression dans le milieu que la musique classique, elle, est figée par l’interprétation d’une partition, je pense tout de même que la personne qui joue influe tout de même sur le son.) Je pense que ce sont les gens qui jouent qui font la musique, quel que doit le style, que chacun apporte sa propre interprétation, son esthétique à l’édifice.

Oui. C’est vrai. Est-ce qu’il n’y a pas eu tout de même une sorte de nouveauté forcée ces dernières années, lorsqu’on a fait « revivre » le folklore ? Est-ce qu’il n’y a pas un petit côté artificiel ?

Si bien sûr. C’est même totalement artificiel. Avant le bal était le seul moyen de décompression où se retrouvaient les paysans après le travail, ou les chansons étaient ce qui occupait les soirées lorsqu’on n’allait pas aux champs. La musique traditionnelle était un moyen de retrouver les gens du bourg avec qui on vivait tous les jour. Un ancien m’a dit une fois qu’autrefois, quand il n’y avait pas de baladeur, les gens chantaient tout le temps.

Maintenant on fait ça dans un esprit différent, il y a un côté militant en Bretagne, mais dans les autres régions, on le retrouve beaucoup moins.

On ne risque pas de s’enfermer dans un cliché de fausse Bretagne ?

Si. La Bretagne serait le fest-noz, les crêpes, le beurre salé et le breton.  C’est le risque de reconstruire une tradition pour « combattre » Paris.

Il y a d’autres régions dans ce cas ? Où est-ce qu’on a conservé le folklore ?

Globalement l’Auvergne, le Languedoc, la Gascogne, le Poitou, le Béarn et l’Alsace sont des régions où ont été fait beaucoup de collectages.

Le principe est toujours le même ?

Oui. On retrouve un répertoire à danser, mais aussi des chants de marche qui accompagnent un mouvement, et des mélodies pour occuper les soirées et transmettre des émotions.

Le corps et la musique sont donc très dépendants.

Oui. La musique donne un cadre à la danse en donnant une intention, une couleur ; la danse définit le genre de musique qu’on va jouer. Il y a toujours une notion de jeu entre musiciens et danseurs.

Est-ce que c’est la base de la musique savante ? Dans les Suites de Bach pour violoncelle on sait que ce sont des danses (Bourrée, Allemande etc) qui sont à l’origine.

Oui. La musique savante s’est inspirée de la musique populaire, puis elle est redescendue dans les milieux populaires.

Qu’est-ce qui caractérise la musique populaire ?

C’est une musique que chacun peut pratiquer et s’approprier. Par exemple, elle est plus instinctive, on est moins attentifs à la justesse, on ne cherche pas à être le meilleur, à jouer à la perfection. On joue et voilà. De toute façon, la justesse est quelque chose de liée à la culture qu’on a. Ce qui est juste dans un contexte ne l’est pas dans l’autre.

C’est-à-dire ?

Et bien, dans la musique populaire il y a des gammes « fausses ». Ou alors, les anciens peuvent chanter d’une manière qui semble fausse mais qui est juste pour eux. Tout dépend du contexte. La justesse en fait, c’est surtout une norme pratique pour jouer ensemble et fabriquer des instruments qui peuvent jouer ensemble.

Puisque tu parles du chant et de la musique j’en profite pour te poser une question : quel est le lien entre ton instrument et ce que tu chantes ? Est-ce que tu chantes dans ta tête avant de jouer à l’instrument ?

Dans la mesure où l’on part toujours des collectages, la base, c’est le chant. Ensuite, dans le centre Bretagne par exemple, la clarinette a toujours voulu copier le chant. Apprendre un air c’est chanter, chanter, puis répéter à l’instrument.

Et il y a des musiciens qui chantent en jouant ?

Oui… Ceux qui peuvent comme avec la vielle à roue par exemple.

Et tu chantes tes variations ?

Parfois oui. Le chant permet de construire son phrasé et son intention, il donne des repères. On joue des choses que l’on pourrait chanter. On enrichit aussi les variations chantées grâce à l’instrument qui donne plus de possibilités.

Comme ?

Jouer plusieurs notes à la fois par exemple. L’instrument est une manière de donner plus de puissance au chant, de porter plus loin et d’avoir un ambitus plus large. Même si la cohésion de groupe se fait aussi pas mal grâce au chant.

Comment ça ?

Et bien par les questions/réponses il a une fonction unificatrice. Et puis il permet de rentrer dans des sortes de transes collectives. C’est beaucoup le chant qui donne l’ambiance.

Oui. C’est vrai. Bon ben merci ! Je crois que je vais m’arrêter là. J’espère que j’aurais l’occasion de t’entendre en passant dans un fest-noz un jour !

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