Entretien avec Marylène Gingras-Roy, altiste

(26.09. 2016, fait par Ellen Moysan à Pittsburgh, PA, USA)

YPT

https://pittsburghsymphony.org/pso_home/biographies/musicians/gingras-roy-marylene

***

Chère Marylène je veux commencer par te remercier d’avoir pris du temps pour
notre rencontre, je sais à quel point tu es occupée… mais tu sais aussi à quel point
j’y tenais ! Tu es la cinquième musicienne de l’orchestre symphonique de
Pittsburgh que je rencontre… et la première qui parle français ! Comme tu le sais
ma recherche porte sur le « chant intérieur », que veut dire cette expression pour
toi ?
Je crois que le chant intérieur est ce qu’on perçoit, comment on entend la
musique, comment on pense qu’on doit l’interpréter, comment on la sent, comment
elle devrait être exprimée. C’est une voix intérieure, une ligne musicale, un phrasé que j’entends et essaye d’imiter avec mon instrument.

Est-ce qu’elle « s’exprime » de la même façon que la voix naturelle? 

Je trouve qu’on peut exprimer notre voix intérieure plus facilement avec la voix naturelle qu’avec un instrument.

Comment cela ?

Et bien je pense que c’est plus facile de chanter ce qu’on entend que de le jouer à
l’instrument parce qu’un des plus grand défis pour les instrumentistes à corde est le changement de coups d’archets.

Pourquoi?

Les coups d’archets viennent interférer avec les phrases musicales tandis qu’avec la voix cela vient plus naturellement. En tant qu’altiste je dois travailler et perfectionner la technique des changements de coups d’archet pour réussir à bien interpréter mon chant intérieur.

Ce que tu entends, tu l’entends comment ? Par une partition ?

Oui. Je l’entends tout d’abord parce que je lis une partition, et ensuite je l’entends intuitivement.

Ce sont des notes ? Un phrasé ? C’est influencé par tes émotions ?

Par l’intuition et les émotions ressenties. Je suis intuitive, j’entends les articulations et comment je dois interpréter la musique.

Et tu fais un travail sur le contexte ? Où cela a été composé ? A quel moment ?

Hum… C’est très important mais je ne le fais pas assez. Je crois que je m’appuie
beaucoup sur mon intuition. Si je ne connais pas la pièce musicale, j’aime la travailler d’abord seule, sans l’écouter avant, afin de la découvrir et d’y mettre mes propres idées. Ensuite j’écoute d’autres interprétations pour comparer et trouver de nouvelles inspirations.

Tu écoutes beaucoup de musique ? Je te pose la question parce qu’il me semble
qu’à force d’écouter on prend le pli, on comprend mieux le caractère.

Quand j’étais adolescente j’écoutais beaucoup d’enregistrements d’alto et j’essayais
d’imiter. Je faisais la même chose avec les oeuvres orchestrales qui me permettaient d’entendre le style, le caractère, les articulations etc.

Ta famille est musicienne ?

Ma mère a toujours été musicienne dans l’âme. Elle joue un peu de piano et aime chanter. Beaucoup de personnes dans ma famille jouaient de la musique et sont autodidactes. Ma soeur cadette est musicienne professionnelle. Elle a un talent extraordinaire: elle chante, joue des percussions, de l’accordéon, un peu de violon et de piano. Elle fait des tournées dans le monde entier avec un « cirque théâtral ». Ma soeur et moi avons aussi été dans un choeur d’enfant (Maîtrise des petits chanteurs du Québec).

Ah moi aussi !

C’est une école spécialisée en chant choral et musique.

Je pense que cela m’a aidée à développer la musicalité en moi.

Oui. J’ai aussi énormément aimé le chant chorale quand j’étais petite. Je crois que cela a libéré ma voix. Donc finalement on peut dire que l’intuition est aussi quelque chose dont on hérite, qui est lié à notre histoire familiale.

Oui peut-être.

Et puis il y a le don…

Je pense que tout le monde a une chance, si on travaille bien on peut atteindre de bon niveau. Il y a des gens qui ont beaucoup de talent et qui sont freinés parce qu’ils ne travaillent pas assez. Il y a des gens qui ont moins talent et travaillent très fort, ce qui leur permet d’atteindre donc de très hauts niveaux.

Comment sont tes élèves? 

J’ai eu des élèves d’un peu toutes les catégories. Il me semble que la
persévérance est aussi importante, et également le fait de savoir où l’on va.

Je comprends. Si tu dois décrire ce que tu entends, tu le décrirais comment ?

J’entends le son. La justesse aussi. Mon oreille s’est toujours fixée sur la justesse la sonorité que je créée à l’alto.

Comment tu le travailles ?

Pour moi c’est très physique (kinesthétique) et sensoriel. Je le sens dans mon corps
avant de le produire. J’avais 12 ou 13 ans, mon professeur m’a pris le bras en imitant le jeu de l’archet et m’a dit : c’est comme ça qu’il faut jouer. Le jour où il m’a montré ça, je l’ai senti, j’ai senti le poids, le tiré de “l’archet” et ça ne m’a plus quitté.

Et avant c’était comment alors ?

J’ai toujours eu de la facilité. J’allais à des cours en groupe et ma mère disait que je
perdais mon temps en fait. Mon prof d’alto était très bon. Je crois que cela m’a permis d’acquérir une bonne technique de base, ce qui est primordial lors de l’apprentissage d’un instrument de musique.

C’est important ça. Et de montrer par le toucher aussi. Pour moi le visuel ne
marchait pas mais lorsque ma prof a commencé à faire peser son bras sur le mien
pour me montrer cela m’a beaucoup aidée.

Mais on n’ose pas toucher tu sais.

Pourtant on a besoin, non ?

Oui, c’est très important. Mais je n’ose pas toujours.

Comment tu transmets alors ?

Par les mots. Je vaistoucher l’élève si les parents sont là, ou si les élèves me connaissent depuis longtemps. C’est quelque chose de culturel je crois. Ici ce n’est pas la même chose qu’au Québec. Là où j’ai grandi et dans plusieurs autres pays c’est plus « normal » de toucher les élèves pour expliquer comment jouer. Aux USA il me semble qu’il y a un tabou associé au toucher… et malheureusement beaucoup de procès. J’ai donc l’impression qu’il faut faire plus attention.

Mais la voix ne suffit pas, si ?

On peut y arriver quand même. Mais c’est vrai que c’est plus souvent facile de démontrer en touchant.

La parole est beaucoup plus abstraite je trouve. 

Oui certainement.

A ton avis quelle serait la chose la plus fondamentale qu’il faudrait transmettre à l’élève afin qu’il ait une bonne base ? 

La première chose est de transmettre une bonne technique de base, de s’assurer que l’élève soit bien « grounded » (enraciné ) et qu’il ait le moins de tensions possible.
Certainement. Cela permet d’aller au bout du geste n’est-ce pas ?
Exactement. On appelle ça « lenghtening ». Cela va avec la technique de coordination
que l’on travaille dans la méthode Alexander par exemple. Ce que l’on joue part du
corps. Pour jouer j’ai besoin de sentir. Cela part du corps. Quand j’ai fini le
conservatoire de Québec j’ai eu une période où j’ai perdu la connexion avec mon
instrument. A ce moment-là la technique Alexander m’a beaucoup aidée.

Comment ?

Une des premières choses que l’on travaillait c’était la respiration. Je cherchais à voir
dans la rue, à l’instrument, si je respirais correctement. A ce moment j’ai réalisé de
manière consciente cette connexion à l’instrument qui était naturelle et spontanée pour
moi avant.

Je comprends. J’ai aussi dû recréer une connexion avec mon instrument. C’était
dur. C’était une vraie souffrance. Changer la posture du corps prend des années.
Et on se sent vraiment bloqué. On ne sait pas comment faire. Dans ce cas
s’enregistrer peut être utile par exemple. Le miroir aussi.

Oui c’est vrai. Je travaille beaucoup avec mon miroir. Pour moi c’est le meilleur
professeur.

Qu’est-ce que tu contrôles avec le miroir?

J’observe l’archet pour qu’il soit bien droit, je regarde si j’ai des tensions, si je sers les
dents etc. En fait si on ne regarde pas dans le miroir on peut commencer à jouer de
travers sans s’en rendre compte. J’aime regarder, je crois que si j’aime ce que je vois,
j’aime ce que j’entends. « If it looks good, it sounds good ! ». J’ai reçu un élève l’autre
jour qui faisait des auditions et il jouait en faisant plein de grimaces. Il avait plein de
tensions. Et je crois que cela s’entendait dans sa musique. Je l’ai fait travailler sans
toucher la mentonnière une semaine après ça allait déjà beaucoup mieux. Maintenant
on fait des exercices de coordination et ça s’améliore encore.

Je vois.

Si on est conscient des tensions on peut travailler dessus. Il faut s’enregistrer,
travailler en se regardant.

Je crois que c’est important d’avoir un professeur qui a eu des difficultés dans
son apprentissage et qui a dû «apprendre à être conscient » de son
apprentissage.

Oui. J’ai appris beaucoup pendant ma période de difficulté. J’ai dû réapprendre à tout
faire. Je me sentais totalement déconnectée et j’ai dû chercher comment je jouais
avant. Ensuite c’est revenu naturellement mais entre-temps je crois que j’avais aussi tout simplement grandi.

Je trouve qu’il y a une sorte de double mouvement : parce que j’entends de la
musique en moi j’ai quelque chose à jouer, et parce que je sais jouer
techniquement j’entends des choses plus riches.

Certainement oui.

Est-ce que l’orchestre ou la musique de chambre te font progresser de manière
différente ?

Oui il me semble. Dans la musique de chambre on n’est pas obligé d’obéir, on peut
apporter nos idées plus personnelles. Bien sûr j’essaye aussi de développer mes idées
dans la musique d’orchestre, mais ce n’est pas pareil. Dans les concerts pops on a
moins à faire par exemple. Je trouve un moyen d’aller de l’avant en mettant le focus
sur ma technique. La musique de chambre est vraiment ce qui « keeps me alive ».
Si je n’avais que l’orchestre je crois que je perdrais un peu de mon enthousiasme.
C’est important car le plaisir de jouer apporte beaucoup à l’interprétation.
Oui. J’adore jouer. J’adore les répétitions. Parfois les musiciens se plaignent qu’ils
s’ennuient mais je trouve que c’est une grande chance de jouer dans un orchestre.
Surtout un orchestre de cette qualité.

On apprend à écouter, à être parti d’un tout. Je trouve ça bien aussi. Quand j’étais
dans un orchestre j’avais beaucoup de plaisir à être au milieu de la masse.

Jouer dans l’orchestre c’est comme jouer de la musique de chambre mais avec
cent personnes. J’aime être entourée par toute la variété de sons des autres instruments. Et puis dans un orchestre on peut s’inspirer des sons des autres instruments je trouve. Ils ont une texture différente qui peut être intéressante à écouter et
copier.

C’est vrai qu’en orchestre il faut écouter partout, connaître sa partie, être capable de
se mélanger à sa section… et après à tout le reste de l’orchestre. Oui. On peut s’aider,
s’adapter aux autres, partager nos idées.

Exactement. On doit être ouvert, poli, écouter les idées des autres. Dans un quatuor c’est comme dans un mariage… mais à quatre ! Cela peut être difficile quand chacun a des idées différentes. Il faut alors savoir faire des compromis et garder le sang-froid. Après je crois que, lorsqu’il y a une bonne alchimie entre les musiciens, on arrive à jouer de manière assez naturelle, on est ensemble de manière naturelle. J’essaye d’oublier les différences entre musiciens lorsque je suis sur scène, et il me semble qu’on a une meilleure concentration (focus). Je m’arrête moins sur les problèmes, les différends, et les détails.

J’ai vu que tu avais joué avec David Krakauer que j’aime beaucoup, en général
vous êtes libres de jouer avec qui vous voulez ?

Oui, si mon emploi du temps me le permet.

Tu trouves que jouer en concert ou jouer juste en privé est différent ?

Oui, c’est très différent de jouer en privé: c’est beaucoup plus intime et le public peut nous connaître davantage.

Est-ce que tu penses qu’il y a une différence entre jouer pour un public canadien et jouer pour un public américain? 

Oui certainement. Ici lorsqu’on travaille les américains ont l’air d’avoir plus peur de dire
vraiment ce qu’ils pensent, comment ils veulent jouer. Je me sens plus directe. Plus
européenne. Au Québec on dit les choses qu’on pense. Et pour moi c’est important car
cela aide aussi dans l’interprétation.

Oui. D’ailleurs dans l’enseignement c’est important.

Bien sûr. Le professeur doit transmettre une bonne fondation technique, en étant
convainquant, en croyant à ce qu’il enseigne.

C’est là qu’enseigner est comme témoigner : on montre ce qu’on a vu. On
témoigne de notre expérience personnelle de quelque chose qui nous marque, fait
partie de notre vie, et nous anime vraiment.

Exactement. C’est comme cela que les élèves comprennent qu’il est préférable de jouer de façon plus naturelle « organic ». Si je démontre à l’élève une façon d’interpréter la phrase qui sonne « naturelle », l’élève aura plus tendance à imiter et jouer d’une manière semblable.
Que fais-tu pour aider tes élèves à progresser, leur montrer ce qui ne va pas dans leur jeu? 
Je les imite parfois. Mais tu sais, tous les élèves apprennent différemment. Il faut être
très patient, flexible, à l’écoute de l’élève. Il faut être inventif pour trouver des
solutions adaptées au problème.

J’ai l’impression que, finalement, avoir la bonne manière de dire est très délicat. On peut facilement bloquer son élève, le blesser.

Oui c’est vrai.

Et cela compte beaucoup dans la manière de travailler chez nous après.Le professeur a une vraie influence sur la relation intime de l’élève à la musique. 

Oui. C’est pour cela qu’il faut régulièrement demander des « feedbacks ». Cela permet
de contrôler ce qu’on fait. Regarder ensemble la vidéo de l’élève aide également.
Quand les élèves font exactement ce que je demande ça marche vraiment bien.

Tu as déjà dû rattraper des élèves ?

Tous ! Je reprends toujours à zéro.

Pourquoi ?

Ou les élèves n’ont pas pris les cours au sérieux, ou alors ils sont allés à des cours
groupés et ont évolué à leur façon parce qu’ils n’avaient pas d’attention personnelle.

Tu choisis les élèves que tu prends ?

Non. Je les prends tous. J’ai certains collègues qui sélectionnent pour ne prendre que
les meilleurs mais je ne fais pas ça. Je veux donner une chance à tout le monde.

Si tu as des élèves qui se révèlent plus tard cela veut dire qu’on peut ne pas voir
tout de suite qu’on a des aptitudes pour la musique, mais qu’en travaillant ça peut finir par émerger.

Exactement.

Et tu n’as pas peur de les formater en leur demandant de faire exactement ce que tu veux ?

Non parce que même s’ils apprennent la même technique, chacun reste un instrumentiste individuel et particulier.

Tu as aussi des élèves qui étaient violonistes et qui passent à l’alto ?

Oui. Mais même si ce sont deux instruments qui se ressemblent ils restent différents.

L’alto a une voix plus profonde, j’aime énormément. Comment sont-ils différents exactement? 

Oui. C’est plus grand, les espaces sont plus grand, le corps, la voix de résonance de
l’alto est plus large, la réponse est plus lente etc.

Je comprends. C’est une manière différente de s’exprimer. Il ne suffit donc pas de savoir « parler » avec un violon pour être capable de « parler » avec un autre instrument. 

Développer sa propre personnalité, sa voix à l’instrument est quelque chose que l’on fait toute notre vie. Cela prend des années de trouver sa voix propre. Et c’est cela le plus important. C’est d’ailleurs cela que les gens entendent en premier.

Est-ce qu’il y a un moment où tu as « trouvé » ta voix?

Je crois que je l’ai trouvée lorsque je me suis connectée à mon instrument.

Je crois que je vais rester sur cela, ce que tu viens de dire est un très bon résumé
de notre rencontre. Merci beaucoup et à bientôt à Heinz Hall !

 

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