Entretien avec Marguerite France, Violoniste

(03.06.2012, fait par Ellen Moysan à Tokyo, Japon)

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Violoniste née à Paris.

1er prix d’alto (Etienne GINOT) CNSM,

1er  prix de solfège spécialisé (René DUCLOS) CNSM,

1er prix d’harmonie et de contrepoint (Henri CHALLAN et Georges HUGON) CNSM,

1er prix de musique de chambre (Etienne PASQUIER et Gaston POULET) CNSM,

1er prix de Virtuosité (Ron GOLAN) Conservatoire de Genève,

2ème prix au Concours International d’Exécution Musicale de Genève.

Diplômée de direction d’orchestre et de direction de choeur à la Schola Cantorum de Paris (Léon BARZIN)

Enseigne à la Tokyo Geijustsu Daigaku, et dans les Universités de Musashino et Tamagawa.

Afin de normaliser l’enseignement européen de la musique qu’elle crée sa société

« Les Editions Chanteclair »

http://www.afjam.org/index_fr.html

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Nous venons d’apprendre avec une très grande tristesse que la charmante et dynamique Marguerite France avec qui nous avions eu tant de plaisir à échanger dans sa petite école de musique de Tokyo vient de nous quitter ce samedi 27 juilet 2013.

Un autre entretien est disponible ici : http://france-japon.net/2009/08/19/interview-de-marguerite-france-musicienne-presidente-de-lafjam/

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Comment envisagez-vous le processus de l’interprétation en général, et quel rôle attribuez-vous à l’interprète ?

La musique est un message qui va du compositeur à l’auditeur et que l’interprète doit transmettre. C’est lui qui permet ainsi de faire renaître les compositeurs grâce à son habileté avec l’instrument et c’est pour cela qu’il doit maîtriser les moyens de faire passer le message c’est-à-dire la technique.

Quelles sont les conditions pour qu’il puisse remplir son rôle ?

Pour pouvoir faire passer le message il s’agit de connaître le contexte et de développer son habileté.

Quelles sont les pré-requis du chant intérieur à votre avis ?

Il est nécessaire d’avoir un bon bagage solfégique car c’est ce dernier qui permet d’entendre avec les yeux. D’abord il faut comprendre ce qu’on lit, l’étudier à la table, et ensuite, et seulement dans un deuxième temps, on peut sortir son instrument et commencer à jouer.

Ici à Tokyo nous sommes dans une aire culturelle très différente, et j’en viens donc à me demander ce qui fait la différence entre la musique classique qui s’est autonomisée de son contexte, et les musiques locales qui ont rarement été assimilées à d’autres cultures que celles où elles sont nées. Quelle en est la raison à votre avis ?

La musique classique est plus élaborée que les musiques locales.

« Elaborée» ? Comment cela se fait-il ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

Les harmonies naturelles sont plus nombreuses et il y a donc plusieurs manières de les prendre, plusieurs interprétations possibles. En raison de cela, à un certain moment la tradition orale n’a plus suffi et l’on a commencé à discuter les dires du professeur. Le passage à la théorie est alors devenu nécessaire. N’oublions pas que pendant très longtemps il s’agissait chez nous également d’une tradition orale.

En raison de cela elle nécessite à présent une plus grande étude.

Oui c’est cela. Il faut connaître la théorie pour pouvoir lire et comprendre vraiment le message. Tout le bagage théorique que l’on est en droit de demander aux étudiants permet de savoir de quoi il s’agit, mais également de discuter ce que dit le professeur, et de réfléchir par soi-même.

Un accès à l’autonomie en quelque sorte.

Voilà. Il y a plusieurs ouvertures possibles à partir du même texte qui peuvent être justifiées. Les choix peuvent être discutés.

Est-ce que ce passage par une théorie, un contexte, est un frein à une expression personnelle ?

Non absolument pas. Il faut assimiler pour devenir libre. C’est au contraire l’assimilation qui permet ensuite de pouvoir jouer comme on est parce que l’on sait par rapport à quoi l’on se situe. Cela répond à un besoin naturel.

Comment la réception de la musique classique se fait-elle au Japon, un pays si loin du contexte culturel où elle est née ?

Les japonais ont une entrée à la musique classique par la musique allemande majoritairement.

Vous vous occupez pour votre part des liens entre la France et le Japon, quel est donc l’influence de la France ?

Elle est beaucoup moins importante. Il est vrai que contrairement aux Allemands qui ont su très bien développer l’expression des grands sentiments par la musique, nous sommes plutôt un pays des beaux-arts. Cela dit c’est dommage car la pédagogie musicale française est beaucoup plus développée. Les français ont une réflexion sur la musique. Elle est aussi plus précise. On pense que Debussy exprime des choses très fluctuantes mais  lorsqu’on l’étudie on se rend compte que la  structure est très sûre.

Mais parfois on a beau avoir un chant intérieur extrêmement riche, on a tout de même de la difficulté à l’exprimer justement à cause de l’instrument.

C’est un blocage instrumental qui peut être dû à toutes sortes de raisons (tension psychologique, peur du professeur etc) mais il peut  aussi être dû à  une question d’écoute.

Comment cela ?

Il est important d’avoir un point de vue moral. La musique met dans une situation éthique d’écoute. Il faut apprendre à ne pas être dans le bavardage, à écouter ce que disent les autres et ce que l’on dit soi-même. « Ecouter », et pas seulement « entendre »

Le manque d’écoute est-il la principale raison d’une justesse défaillante ou bien est-ce qu’on peut n’avoir strictement aucune oreille ?

Tous les enfants devraient jouer juste. La justesse est spontanée donc c’est un défaut d’écoute.

Et l’arythmie ?

Pour cela ne je saurais vous répondre car c’est un phénomène que je ne comprends pas. C’est une question de corps, de pulsation.

Certes, mais on apprend toujours tout de même à être en rythme n’est-ce pas ?

Oui, on fait ça avec le métronome ordinairement. Mais j’ai horreur de cet instrument. Je finis toujours par les jeter d’ailleurs ! C’est bon un petit peu, au début peut-être. Mais il fait perdre la liberté expressive.

Je comprends. Alors comment guidez-vous vos élèves vers cette écoute en tant que professeur ?

On peut jouer en même temps que l’élève mais je préfère accompagner l’élève en jouant les accords afin de faire ressortir l’harmonie. Cela permet de développer un autre type d’écoute qui ne soit pas seulement mélodique.

Qu’est-ce que le chant intérieur pour vous ?

Il est uniquement affectif. C’est cela qu’il faut faire sortir. On peut pratiquer la musique quelque soit le niveau. C’est ce qui vient qui est important. Cela peut unir les personnes au-delà des langues parce que cela vient du fond de la personne.

Comment s’élabore le chant intérieur ?

Le solfège permet d’être juste et en mesure. C’est le fondement du chant intérieur. Ensuite il faut développer l’imagination et donner.

Et après comment aidez-vous vos élèves à y accéder ?

Je les fais chanter et écouter ce qu’ils chantent.

Qu’est-ce qui peut bloquer le développement de cela ?

La culture et l’éducation par exemple : si l’on n’a pas assez l’imagination, si l’on n’apprend pas à s’exprimer, à sentir ce que l’on a au-dedans de soi. Ensuite il suffit d’écouter la musique émise, c’est tout.

Comment vous faites travailler vos élèves ?

Il faut d’abord entendre la dictée musicale puis apprendre l’harmonie, et ensuite il faut faire la même chose que ce que l’on chante mais avec l’instrument.

Vous utilisez donc beaucoup la voix.

Oui parce qu’elle est le premier instrument, le premier connecté avec le cœur, le corps lui-même. Ensuite il y a eu des instruments parce que la voix n’est pas toujours à son maximum et qu’il faut pouvoir la remplacer. Elle a des hauts et des bas. Elle peut être malade. Même chanter faux ne veut rien dire. Il suffit de changer de diapason. Je pense qu’il faut chanter avant de se mettre à l’instrument.

De quoi d’autre dépend ensuite l’expression ?

De l’unité de la personne. Il faut savoir se gérer soi-même.

Comment cela se passe-t-il ici ?

Le problème est que l’éducation japonaise ne permet pas de s’exprimer. On reste droit sur sa chaise. On ne bouge pas. Dans l’orchestre où j’ai travaillé quand je suis arrivée au Japon , il ne fallait utiliser qu’une portion de l’archet. Mais c’est absurde ! Toute l’expressivité est dans l’archet ! Cette éducation fait donc de bons musiciens, c’est carré, précis, juste, mais cela n’aide malheureusement pas à l’éclosion des artistes. Il manque la musique.

Est-ce que le Japon est un pays musiciens ?

Les Japonais adorent la Musique, mais je dirais plutôt que c’est un pays technicien, doué pour les choses minutieuses. Ce n’est pas un hasard si les arts japonais comprennent l’Ikebana, les Origami etc. qui demandent patience et précision. Le problème pour la musique est qu’on ne peut pas s’exprimer. Il faut éviter les erreurs. Pour cela il n’y a pas de prise de risque et donc pas de musique.

Qu’apporte donc l’arrivée de professeurs étrangers comme vous ?

Le problème est que l’on fait venir des professeurs étrangers parce que cela fait bien mais qu’il y a une difficulté à intégrer ensuite ce qu’ils ont à dire. J’ai eu du mal à imposer ma propre manière de faire et c’est pour cela que j’ai quitté l’orchestre où je travaillais, et que j’ai fondé une Ecole de Musique « à la française »

Il y a un développement proprement japonais du rapport à la musique classique par le biais de la méthode Suzuki, qu’en pensez-vous ?

Je suis contre cette méthode. On ne sait pas ce qu’on fait. On ne sait pas lire la musique. On a des problèmes dès qu’on n’est plus avec le professeur. Au contraire comme je vous le disais tout à l’heure il est important de savoir où l’on met les pieds.

Est-ce que vous avez des petits élèves japonais qui ont commencé par ça ?

Oui. Et ils arrivent parfois nerveux et stressés à cause du poids des parents.

Comment enseignez-vous ici ?

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J’enseigne le violon, l’alto et le piano,  mais surtout la musique : le message. J’essaye d’aider à comprendre dans quel cadre se situe le morceau. Pour cela je parle de l’époque du compositeur. Quelles étaient les exigences du moment ? Au 18ème siècle par exemple, il fallait que ce soit joli, délicat. J’essaye de montrer également l’importance des langues car les compositeurs composent dans leur langue. Par exemple, les Allemands font de longues phrases avec le verbe à la fin. Je montre aussi des tableaux. J’aime beaucoup celui-ci de Millet auxquels les japonais sont aussi très sensibles. On y entend la cloche, on comprend que les deux personnages se mettent en prière pour la tombée du jour. Où entendre cela à Tokyo ? Si en France on entend les cloches résonner, il n’y a pas de carillon ici. Or ce son est primordial, on l’entend partout dans la musique française !

Comment s’enrichie le chant intérieur ?

Il se nourrit de tout. Finalement c’est toujours le même message sous des formes différentes.

Comment conseillez-vous de travailler chez soi ? 

Les gammes sont essentielles, c’est comme se laver les dents. Elles mettent dans l’harmonie du morceau, permettent d’en comprendre la tonalité et aident donc à comprendre le déroulement logique.

Que pensez-vous du solfège Dalcroze ?

Il est très bien pour apprendre à gérer son corps mais le problème est que Dalcroze ne parle pas des recherches harmoniques. Gérer son corps.

Est-ce que vous recommandez également d’écouter de la musique ?

Le problème est qu’ensuite les élèves en deviennent dépendants. Ils arrivent en cours en disant : « je n’ai pas travaillé parce que je n’ai pas trouvé le CD » ! Alors non, j’interdis formellement d’écouter le CD. Ou on écoute beaucoup de musique, beaucoup d’interprétations, ou il ne faut pas en écouter du tout. Sinon le risque est de désirer faire comme l’interprète du CD et de donner une piètre interprétation qui n’aura rien de personnel.

Quels grands violonistes actuels appréciez-vous ?

Ivry Gitlis très certainement. Mais il n’est pas de la nouvelle génération. Le problème est qu’actuellement on a un problème de manque de relève dû en partie à la démocratie de la musique qui fait baisser le niveau général pour que ce soit accessible à tout le monde. Comme on doit tous y arriver le niveau baisse. Quand je suis rentrée au conservatoire à 13 ans on apprenait le solfège fondamental (Solfège Spécialisé). Maintenant on ne le fait plus parce que « c’est trop dur ». C’est évident que cela fait décroître le niveau ! Il faut l’apprendre pour comprendre ! A cela s’ajoutent les problèmes de finance bien sûr.

Tout le monde ne peut pas être un grand musicien.

Non, je crois aux dons, aux capacités particulières. Tout le monde ne peut pas être doué.

Comment se manifeste le don ?

L’élève joue quasiment juste spontanément, il corrige tout de suite, a un beau son. Le son naturel est dans la peau.

Est-ce que grandir dans un entourage musical aide ?

Très certainement, mais il ne fait pas tout. Si la famille fiche la paix, là oui, cela aide à se développer. Mais parfois je reçois ici des élèves qui viennent pour apprendre le piano ou le violon parce que ce sont les parents qui veulent qu’ils fassent de la musique. Le désir ne vient pas d’eux. Ils sont poussés par leur mère qui veut se réaliser à travers eux par exemple.

Vous-même êtes-vous d’une famille de musiciens ?

Oui, je viens d’une famille de musiciens, ma mère était excellente musicienne amateur, mais j’ai également beaucoup d’autres musiciens dans ma famille élargie.

En plus de cet entourage, quel est l’importance du professeur dans le parcours d’un élève ?

Il est primordial. Il doit savoir transmettre, avoir la patience de reprendre, d’aider à écouter. Un professeur qui n’aime pas son métier est une chose dramatique.

Qu’est-ce que vous pensez de l’enregistrement ?

Je n’aime pas trop. C’est de la triche ! Après le public n’est pas réaliste car il attend la perfection, qui est impossible. Une fois un type m’a écrit après un concert pour me dire que l’interprétation n’était pas comme dans le cd et il voulait être remboursé ! Vous imaginez ? On évolue en plus alors que le CD fixe. Il fige à un moment et ne peut donc pas être représentatif. Par contre il peut donner le style de l’œuvre.

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